All posts by tumult

Chem Ka Rakiduam : pensée et action de la Coordinadora Arauco-Malleco

Coordinadora Arauco-Malleco (CAM)

Pensée et action de la CAM, organisation de résistance mapuche

Au Wallmapu — les territoires mapuches occupés par les États chilien et argentin au sud du continent —, des luttes acharnées sont menées pour récupérer les terres accaparées par des investisseurs capitalistes, des entreprises forestières, des groupes énergétiques et de grands propriétaires terriens. Dans cette lutte tenace pour la libération, les communautés mapuches reconstruisent le monde mapuche en dépit de la répression, de la prison et de la militarisation. Leur cosmovision exprimant le lien profond entre tous les êtres vivants, la Terre animée et l’humain, s’oppose aux forces colonisatrices et prédatrices qui ravagent le monde.

La Coordinadora Arauco-Malleco (CAM), une organisation mapuche autonomiste, révolutionnaire et anticapitaliste agissant dans les territoires sous l’emprise de l’État chilien, a publié cet ouvrage a􀃫n de partager leur pensée, ainsi que leurs propositions de lutte fondées sur l’autonomie, l’action directe et la libération nationale :

« En tant qu’organisation – et en tant qu’expression du mouvement autonomiste mapuche –, nous ressentons aujourd’hui le besoin de publier ce recueil de documents internes sur notre projet d’émancipation, de textes analytiques sur les actions du mouvement mapuche et de divers communiqués qui, à nos yeux, contribuent au débat et à la diffusion d’une perspective qui promeut fermement la lutte en cours pour la libération nationale mapuche. Nous avons également inclus des témoignages relatant une série d’actions de résistance menées par nos weychafe, tels que racontées par les participants eux-mêmes. Ces témoignages, jusqu’alors inédits, sont rendus publics a􀃫n d’expliquer en quoi les sabotages et l’autodéfense jouent un rôle fondamental dans la mobilisation des forces visant, d’une part, à chasser le pouvoir capitaliste de notre territoire et, d’autre part, à jeter les bases matérielles et spirituelles de notre projet de libération nationale mapuche. »

320 pages // 14 euros

L’intégralité des ventes de ce livre seront reversées au soutien des prisonniers politiques mapuche.

Commander ici ou envoyant un mail à tumult_anarchie[a]riseup.net

***

Sommaire

Une brève histoire de la CAM

Notre rakiduam

Notre pratique politique et les chems (actions)

Les défis pour le mouvement autonomiste mapuche

L’exacerbation coloniale du capitalisme néolibéral

Communiqués de la CAM

Entretiens et lettres

***

Préface

Dans le cadre du conflit historique entre le Peuple-Nation mapuche, le capitalisme et un État de type colonial, nous, en tant que weychafe mapuche, guerriers et guerrières mapuches, sommes conscients que des temps difficiles, sombres et confus s’annoncent, comme nos pu machi, guides spirituels et guérisseurs mapuches nous l’ont déjà annoncé. Si le modèle d’accumulation capitaliste dans le Wallmapu reste intact depuis des décennies, la lutte révolutionnaire mapuche est confrontée à un nouveau cycle du pouvoir marqué, cette fois, par une double condition inédite : d’une part, le déploiement massif de l’appareil colonial bourgeois contre les processus de résistance mapuche afin de préserver les intérêts du grand capital et du monde des affaires, dont la principale manifestation est l’état d’exception et la militarisation du territoire qui s’étend depuis plusieurs mois déjà. D’autre part, à contre-courant médiatique de ce qui précède, le début d’un contexte marqué par les prétendues avancées progressistes issues de la révolte populaire de 2019, du moins dans la réalité chilienne.1

Cette première condition s’accompagne d’une longue histoire de spoliation et s’inscrit dans les structures de domination qui ont régné sur le Wallmapu depuis près de 500 ans. Dans l’histoire du Peuple-Nation mapuche, cette constante coloniale connaît un tournant décisif au cours de la seconde moitié du XIXe siècle, avec l’impulsion donnée par l’occupation de l’Araucanie par l’aristocratie créole, les colons et les élites de l’armée chilienne. Ce qui, pendant des milliers d’années, était entre les mains souveraines de notre Peuple-Nation, a été arraché en moins de trois décennies par le sang, les balles et la tromperie. Ce processus a permis de jeter les bases fondamentales du développement d’un capitalisme avide de matières premières qui continue aujourd’hui encore à piller et à dépouiller le territoire ancestral, ainsi que du système de reducciónes qui a placé les mapuches dans une position de subordination et d’oppression, situation qui n’a commencé à s’inverser qu’au cours des trente dernières années. Les héritiers des anciennes classes dominantes persistent encore dans le Wallmapu, et l’état d’exception – avec la présence des militaires – en tant que nouveau mécanisme de contre-insurrection, témoigne de la crainte qu’ils éprouvent en voyant leurs intérêts menacés face à l’avancée substantielle du contrôle territorial et à la lutte révolutionnaire mapuche.

La deuxième condition qui caractérise le paysage actuel reprend et synthétise, quant à elle, la pratique de la gauche néolibérale qui a gouverné le pays pendant trois décennies, mais avec un air pseudo-progressiste qui éblouit et séduit les secteurs indécis, les personnes âgées mélancoliques et les jeunes contestataires « sympas » ; en définitive, il s’agit d’une gauche sans lutte des classes qui ne dérange pas au-delà du discours. Dans l’imaginaire collectif, national et international, le Chili a connu une prétendue ouverture vers la gauche et Gabriel Boric, avec l’Assemblée constituante, serait le phénomène qui cristallise ce tournant. Cependant, Boric et la Constituante ne représentent pas la même chose pour le peuple mapuche en résistance. Ils incarnent plutôt la gestion institutionnelle du mécontentement populaire et communautaire qui a démobilisé la protestation sociale et territoriale, l’enfermant dans les limites de la démocratie bourgeoise et ignorant que l’usurpation de notre territoire ancestral reste la problématique centrale et constitue la lutte du mouvement mapuche autonomiste. En ce sens, les aspirations plurinationales portées par certains secteurs constituants ne sont que de faibles tentatives « venues d’en haut » pour « répondre » aux dimensions institutionnelles des « peuples autochtones du Chili », lesquelles finissent par ignorer les spécificités historiques, coloniales et capitalistes du problème territorial.

Cependant, malgré leurs contradictions apparentes dans les médias, ces deux réalités coexistent et se renforcent mutuellement dans le contexte répressif actuel auquel est confronté le mouvement autonomiste mapuche. La condamnation générale de la violence politique, formulée tant par la droite que par le gouvernement entrant, ainsi que par des membres de l’Assemblée constituante, finit par stigmatiser et criminaliser le peuple mapuche en lutte, en particulier les secteurs qui s’inscrivent dans la tradition du weychan et de la libération nationale. Ainsi, en assimilant la résistance mapuche à des actes criminels ou terroristes, on fournit des arguments aux classes dominantes pour justifier le durcissement de l’appareil contre-insurrectionnel qui opère aujourd’hui dans le Wallmapu, en persécutant, harcelant, emprisonnant et assassinant les mapuches qui se rebellent. L’exécution extrajudiciaire du weychafe de la CAM, Pablo Marchant, par la police militarisée chilienne en est une illustration.

Les formes actuelles – et probablement futures – de la contre-insurrection menée contre le mouvement autonomiste mapuche se caractérisent par un degré de sophistication sans précédent. Au-delà de l’aspect technologique, élément central pour analyser l’évolution contemporaine du conflit, les stratégies politiques mises en œuvre par les grandes entreprises pour conserver leur hégémonie sur le territoire sont frappantes et prennent tout leur sens dans le contexte social décrit précédemment. Les programmes de développement « interculturel » des multinationales, les initiatives de promotion de la production à visage autochtone et les prétendus soutiens aux secteurs mapuches vulnérables ne sont que quelques-uns des exemples par lesquels on cherche à coopter, diviser et démobiliser les mapuches, tout en profitant de l’occasion pour acculer les organisations qui restent fidèles au weychan. Cependant, lorsque cette voie ne fonctionne pas et que le contrôle territorial progresse du côté des lof en résistance, d’autres stratégies contre-insurrectionnelles sont réactivées, telles que le paramilitarisme forestier et latifundiste. De cette manière, l’État s’en lave les mains et externalise le conflit à d’autres acteurs difficiles à identifier clairement.

Compte tenu de ce qui précède, il est plus que jamais nécessaire de porter un regard neuf sur de vieux problèmes, et ainsi de continuer à alimenter le débat et la discussion politique et idéologique indispensables. Cette nouvelle édition de Chem ka rakiduam constitue un exercice répondant à ce besoin. Il est important que le lecteur comprenne bien que les pages suivantes participent d’une réflexion organique du mouvement autonomiste mapuche, qui a mûri et s’est développée dans le feu de la lutte révolutionnaire que la Coordinadora Arauco-Malleco mène depuis plus de 24 ans. C’est la pensée et l’action de la CAM, écrites depuis le territoire et par ses véritables weychafe sous le feu, sous la pluie, et dans le combat constant, face à la répression et à la mort. Au milieu de tant de brume, et dans le contexte de la lutte permanente entre kai kai et txen txen… entre le weza et kume newen… c’est la praxis révolutionnaire mapuche mise en mots qui voit aujourd’hui le jour pour susciter la discussion, le débat et l’action sur les territoires, avec pour objectif clair d’attiser la volonté d’émancipation de la Nation mapuche et de tous les peuples opprimés du monde.

Amulepe taiñ weychan.

TERRITOIRE ET AUTONOMIE

POUR LE PEUPLE-NATION MAPUCHE

NOUS AVANÇONS VERS

L’ÉMANCIPATION NATIONALE

WEUWAIN – MARRICHIWEU

Coordinadora Arauco-Malleco

2023

Notes

(1) Trois ans après parution de ce livre, le candidat d’extrême droite Kast sort vainqueur des élections présidentielles. Il prend ses fonctions en mars 2026. Nous avons rajouté plusieurs documents et entretiens récents de la CAM sur ce nouveau gouvernement, et la continuité de colonialisme, spoliation et répression qu’elle représente pour le peuple mapuche (Note de l’éditeur).

Tout feu tout flamme. Entretiens avec des anciens des Cellules Révolutionnaires (RZ) Allemagne 1973-1993

Tout feu, tout flamme
Entretiens sur la résistance armée avec des anciens des Cellules Révolutionnaires (RZ)
Allemagne, 1973-1993

Deuxième édition, revue et augmentée, automne 2025

596 pages, 16 euros

En 1973, deux attentats à la bombe contre une multinationale des télécommunications en République Fédérale d’Allemagne marquent les débuts de ce qui allait devenir les Revolutionäre Zellen (RZ, « Cellules Révolutionnaires »). Inspirées par les mouvements de libération armés dans le dit tiers-monde et portées par l’agitation subversive qui secoue les métropoles occidentales, les RZ réalisent des dizaines d’attaques, ciblant plus particulièrement le complexe militaro-industriel. Au début des années 1980, elles définissent un angle plus social-révolutionnaire avec le foisonnement d’importantes luttes offensives contre la construction de centrales nucléaires et d’autres nuisances industrielles, de conflits contre l’OTAN et le militarisme, de combats contre le patriarcat et les nouvelles technologies, ou encore de révoltes d’une jeunesse enragée. Dotées d’une solide logistique souterraine décentralisée, les RZ revendiquent près de 200 attentats, principalement explosifs et incendiaires, jusqu’en 1993.

Dans ces entretiens, trois anciens des RZ donnent leur vision du parcours historique de cette organisation de résistance armée. Avec une disponibilité au débat encourageante, ils dressent des bilans critiques, s’interrogent sur l’action offensive, réfléchissent sur les difficultés qu’implique une structure organisationnelle décentralisée mais permanente, questionnent les rapports au sein des groupes d’action souterrains et reviennent sur les péripéties de vies ayant une dimension de combat clandestin.

« Notre objectif est et a toujours été la diffusion de la résistance armée, était et reste le soutien d’un réseau de groupes autonomes qui, en tant que tendance armée au sein du mouvement, sont capables d’agir par eux-mêmes dans leurs villes et régions, qui y poussent plus loin les contradictions. »
(RZ, 1981)

Sommaire

Les raisins de la colère            (introduction)

Entretiens avec trois anciens des RZ  sur la résistance armée
Créer une, deux, trois…
Anti-impérialisme et révolution sociale
Créer du contre-pouvoir, s’organiser
Autonomisation ou avant-garde
Morale révolutionnaire. Le désastre d’Entebbe
Le choix des armes
Rupture et nouveau départ
Les femmes forment leurs bandes
Mobilisations offensives et sabotage
Les raisins de la colère
Révolution sociale contre la politique migratoire impérialiste
Antiracistes et antipatriarcales, mais comment ?
Contrecoups et  descentes de police
Répression et solidarité
Gerd Albertus est mort
Forces centrifuges
Trahison et solidarité
Groupes, structures et constellations
La lutte continue

Quelques textes de discussion des RZ
Lutte subversive dans le mouvement anti-nucléaire
8 ans des RZ, deux pas en avant dans la lutte pour l’esprit des gens et le nôtre
Le mouvement contre la Startbahn West
Beethoven contre McDonald’s
Gerd Albertus est mort
La fin de notre politique
Quand la nuit est la plus profonde… le jour est le plus proche

Chronologie  (1967-1995)                  

Synthèse du procès à Berlin contre des personnes accusées d’avoir appartenu aux RZ                    
Procès contre Sonja et Christian

Postface: Errances dans le sillage des Cellules Révolutionnaires

2.15.1.0
2.15.1.0
2.15.1.0
2.15.1.0

Cinq femmes révolutionnaires contre le tsar

Vera Zassoulitch, Praskovia Ivanovskaïa, Olga Lioubatovitch, Elisabeth Kovalskaïa et Vera Figner sont cinq conspiratrices fougueuses du mouvement révolutionnaire russe des années 1870-1880. Dix ans après l’abolition du servage, la première vague de lutte contre l’absolutisme tsariste prend principalement la forme d’une marche de la jeunesse vers le peuple paysan et ouvrier. Face à la répression, le mouvement se transforme : à la propagande et l’agitation s’ajoutent l’organisation secrète, la fomentation de révoltes paysannes, le combat armé et les attentats. Le 1er mars 1881, le tsar Alexandre II lui-même est tué lors d’un attentat à Pétersbourg.

Rédigés en partie dans l’isolement de l’exil ou le silence de la prison, ces récits autobiographiques retracent les extraordinaires parcours rebelles de ces cinq rêveuses de la liberté. Leurs mémoires racontent les multiples facettes de leur engagement révolutionnaire, notamment au sein de deux formidables organisations souterraines : Zemlia i Volia (« Terre et Liberté ») et Narodnaïa Volia (« La Volonté du Peuple »). Ils nous plongent dans l’agitation ouvrière et paysanne, les attentats et évasions, l’exaltation et le désir, les imprimeries clandestines, mais aussi la répression implacable, la vie rude dans la clandestinité, la douleur et le tourment, l’exil et la trahison. Nourris par l’élan de l’émancipation individuelle et la volonté de se libérer du carcan patriarcal, ce sont des récits intimes de farouches combats révolutionnaires.

hiver 2025
448 pages // 14 euros

Sommaire

Préface

Cinq soeurs contre le tsar (introduction

Vera Zassoulitch
Enfance et jeunesse
L’affaire Netchaïev
Souvenirs de Netchaïev
Souvenirs de l’attentat contre Trepov
Serge Mikhaïlovitch Kravtchinski
Éléments. Souvenirs personnels

Elisabeth Kovalskaïa
Autobiographie
Mes rencontres avec Sofia Perovskaïa

Olga Lioubatovitch
Le proche et le lointain

Praskovia Ivanovskaïa
Autobiographie

Vera Figner
Attentats
Le 1er mars 1881

Introduction


I

Dans les années 1870, le mouvement révolutionnaire russe atteint des proportions massives pour la première fois de son histoire. Le populisme révolutionnaire, dédié à la libération de la paysannerie opprimée, attire des milliers d’adhérents, et les chiffres des arrestations suggèrent qu’environ quinze pour cent d’entre eux sont des femmes. Les femmes participent à toutes les phases du mouvement, depuis la propagande auprès de la paysannerie, qui a prédominé au début de la décennie, jusqu’au « terrorisme », qui a culminé avec l’assassinat du tsar Alexandre II le 1er mars 1881. En outre, les femmes occupent souvent des postes de grande responsabilité. Parmi les cinq femmes dont les mémoires sont présentés dans ce livre, Olga Lioubatovitch, par exemple, a fait partie du premier groupe de propagandistes révolutionnaires à travailler comme ouvrières d’usine. En 1878, Vera Zassoulitch initie la phase terroriste en tentant d’assassiner le gouverneur de Pétersbourg. Àprès le 1er mars 1881, Vera Figner devient la principale dirigeante de La Volonté du Peuple, le parti qui a perpétré l’assassinat. Le rôle joué par les femmes, qui aurait été extraordinaire pour n’importe quel mouvement révolutionnaire du XIXe siècle, est d’autant plus remarquable que leur lutte se déroule dans une société strictement hiérarchisée, où les femmes sont considérees à peu de chose près comme propriété de leurs pères et de leurs maris. Juridiquement, les femmes sont soumises à l’autorité absolue de ceux-ci et, jusqu’en 1869, aucune éducation au-delà du niveau secondaire n’est accessible aux femmes, où que ce soit en Russie. Cette terrible oppression explique peut être pourquoi les femmes ont pris part de manière si importante au mouvement radical à partir des années 1850.
Dénonçant l’asservissement des femmes à la famille patriarcale, des écrivains masculins comme Tchernychevski prônent des relations amoureuses dans lesquelles les femmes peuvent conserver leur autonomie ; ils réclament une éducation supérieure et des emplois pour permettre aux femmes d’atteindre l’indépendance économique.
Au cours des années soixante, cette première formulation de la « question des femmes » se traduit par le fait que des centaines de jeunes femmes de la noblesse quittent leur foyer en quête d’autonomie individuelle. Dès le début, la libération individuelle et la libération sociale sont intimement liées, d’une part parce que ces femmes sont des pionnières, se rebellant contre les relations patriarcales qui oppriment toutes les femmes, et d’autre part parce qu’elles sentent qu’un bouleversement profond est nécessaire pour améliorer de manière significative la situation des femmes et du peuple en général. C’est pour cette raison que le célèbre roman de Nikolaï Tchernychevski, Que faire ?, a une telle influence. Ce roman devient un modèle, apportant des solutions pratiques à la « question des femmes » dans une perspective révolutionnaire : mariages « fictifs », contractés uniquement dans le but d’extraire les femmes du foyer de leurs parents ; chambres séparées pour les couples qui vivent ensemble afin de préserver l’indépendance émotionnelle et affective des deux parties ; et situations de vie et de travail collectives pour permettre aux femmes de survivre économiquement dans une société qui cherche à les priver de toute indépendance.
Mais c’est d’abord l’enseignement qui est jugé indispensable pour que les femmes accèdent à l’indépendance économique et à l’égalité intellectuelle avec les hommes, et c’est surtout cette soif de s’éduquer qui motive les femmes des années soixante et les rassemble. Àu cours de cette décennie, de nombreux groupes de femmes, comme celui d’Elisabeth Kovalskaïa à Kharkov, demandent en vain l’accès aux universités de Russie. Jusqu’en 1869, les femmes n’ont accès qu’à des pensionnats, dont les meilleurs n’offrent qu’une éducation superficielle, les cours de pédagogie ouverts à Pétersbourg en 1866 et quelques cours de formation de sages-femmes. Si les femmes veulent apprendre quelque chose d’autre, elles doivent le faire par elles-mêmes. C’est ainsi que les cercles d’auto-éducation (les groupes d’étude) se multiplient dans les années soixante.
Les femmes participent également activement aux efforts visant à étendre l’éducation élémentaire et politique à la classe ouvrière. Vera Zassoulitch, par exemple, enseigne dans les écoles du soir et les écoles du dimanche créées par les radicaux pour les travailleurs de Pétersbourg. À Kharkov, Elizabeth Kovalskaïa utilise son héritage pour créer une école du soir pour les travailleuses, où des conférences sont données sur le féminisme et le socialisme.
Au cours des années soixante, les femmes ne participent en général pas à d’autres formes d’activités radicales de manière intensive, ou sur un pied d’égalité avec les hommes. Certes, les hommes considérent les femmes comme des révolutionnaires potentielles et les aident souvent à se libérer – en contractant des mariages fictifs, par exemple. Mais en Russie, où les libertés civiles sont inexistantes et où le gouvernement emploie un vaste réseau d’espions policiers, le petit groupe clandestin – souvent formé autour d’un seul individu, invariablement un homme – devient la forme caractéristique de l’organisation révolutionnaire. Lorsque les femmes sont impliquées, elles jouent un rôle plutôt périphérique ou auxiliaire. Vera Zassoulitch, par exemple, est marginalement associée à Sergei Netchaïev, un révolutionnaire ambiguë actif dans le mouvement étudiant de la fin des années 1986. Dans son Catéchisme Révolutionnaire, écrit en collaboration avec Mikhaïl Bakounine, Netchaïev décrit le rôle des femmes dans le mouvement révolutionnaire. Selon lui, un premier groupe, « les têtes vides, les insensées, les sans-cœur », doit être exploité et devenir l’esclave des hommes. Un deuxième groupe, les femmes « enthousiastes, dévouées et capables » mais qui ne sont pas totalement engagées dans la révolution, doit être incité à révéler ses sympathies, après quoi la plupart d’entre elles périront, tandis que les autres deviendront de vraies révolutionnaires. Enfin, le troisième groupe de femmes, « qui sont vraiment des nôtres », doit être considéré comme « notre joyau le plus précieux, dont l’aide est absolument indispensable ». Mais même un « joyau de grande valeur », comme Zassoulitch, n’est qu’une aide, exclue de la direction et de la prise de décision. D’ailleurs, Netchaïev exige aussi une obéissance sans faille de la part des hommes de sa petite organisation révolutionnaire, et lorsque l’un d’entre eux, Ivan Ivanov, exprime certains doutes, Netchaïev décide qu’il devait être tué. À quatre autres membres du groupe, Netchaïev affirme disposer de preuves (qu’il n’a jamais produites) qu’Ivanov est un traître, et le 21 novembre 1869, ils passent à l’acte. Le corps d’Ivanov est rapidement découvert et, pendant plusieurs mois, la police arrête un grand nombre de radicaux dans le cadre de cette affaire, bien que certains n’aient quasiment pas de lien avec Netchaïev. Netchaïev lui-même réussit à s’enfuir à l’étranger et à échapper à la police tsariste pendant près de trois ans.
Les révélations produites par son procès ont beaucoup d’influence sur la forme du mouvement des années soixante-dix : dans les cercles radicaux, l’aversion pour ses méthodes dictatoriales et malhonnêtes sont si forte que, pendant des années, toute tentative de création d’une organisation tendant vers le centralisme suscite une grande méfiance. Les groupes révolutionnaires du début des années soixante-dix sont consciemment libertaires et égalitaires, se basant sur le principe de l’honnêteté et du respect mutuel entre camarades. Les femmes sont acceptées comme membres à part entière.
Les établissements d’enseignement supérieur jouent un rôle particulièrement important dans la formation des femmes révolutionnaires des années soixante-dix. La création des cours dit « Alarchinski » en 1869 marque un tournant dans le développement du mouvement des femmes en Russie. Le gouvernement avait fini par céder aux femmes désireuses de recevoir une éducation supérieure un accès à des programmes non diplômant. Dès le début des centaines de jeunes femmes venues de toute la Russie affluent à Pétersbourg.
Les cours Alarchinski sont pour les femmes une occasion inestimable de se rencontrer et de développer leurs idées sociales, tout en approfondissant leurs connaissances en sciences et en mathématiques. L’activité féministe y est florissante. Elisabeth Kovalskaïa décrit la succession ininterrompue de réunions au cours desquelles les étudiantes – les hommes en étaient exclus – discutent de leur position dans la famille et de leur rôle dans la société. Très vite, les sujets d’étude s’étendent à d’autres questions sociales, telles que la situation de la classe ouvrière et de la paysannerie. À partir de 1871, ces préoccupations « éclipsent » le féminisme pour une partie des femmes qui en viennent à penser que le besoin le plus pressant de la Russie est une « révolution sociale » – une révolution qui redistribuerait les terres parmi la paysannerie – et qu’elles peuvent mieux faire avancer cette cause en se joignant aux hommes au sein de groupes mixtes.
Une évolution similaire – en partant du féminisme pour aller vers le populisme révolutionnaire – a également lieu à Zurich. La création des cours Alarchinski n’ayant pas satisfait le désir des femmes de recevoir une formation professionnelle, un nombre croissant de femmes russes se rendent à l’étranger au début des années soixante-dix. En 1873, plus d’une centaine de femmes russes étudient la médecine en Suisse. À cette époque, la Suisse est également un refuge pour les radicaux russes en exil. La vie révolutionnaire est particulièrement intense à Zurich, et de nombreuses étudiantes russes s’y investissent : elles assistent aux réunions de la section locale de l’Association internationale des travailleurs (AIT, la première Internationale), dévorent les ouvrages importants du socialisme européen et participent à la composition du journal radical émigré Vpered ! (« En avant ! »), tout en poursuivant leurs études avec passion. Àfin d’approfondir les nouvelles idées qu’elles rencontrent, treize de ces étudiantes, dont aucune n’a plus de vingt ans, forment un groupe d’étude appellé le cercle Fritsche, du nom de la pension dans laquelle elles vivent. Le groupe comprend notamment Olga Lioubatovitch et sa jeune sœur Vera, ainsi que les sœurs Vera et Lydia Figner. En 1873, la plupart des membres du cercle décident de retourner en Russie pour y entreprendre des activités révolutionnaires. Elles entament des pourparlers avec un groupe de jeunes émigrés masculins et, en 1874, elles fusionnent pour former l’Organisation social-révolutionnaire panrusse.
Devenues populistes radicales, les membres du cercle Fritsche abandonnent le féminisme, comme l’avaient fait quelques années plus tôt les membres des cercles de femmes de Pétersbourg. Dans les années soixante-dix, les femmes et les hommes considérèrent que la libération des femmes est avant tout un combat pour l’autonomie individuelle des femmes, combat qui n’est pas perçu comme « prioritaire » dans un mouvement radical agissant dans les conditions politiques les plus dures et où les exigences conspiratives tendent si souvent à prendre le dessus des aspirations personnelles. Néanmoins, l’importance du mouvement féministe dans la formation des femmes révolutionnaires des années soixante-dix ne peut être minimisée. Il leur a permis de se rendre compte de leur propre capacité d’action, et offert l’expérience inestimable de développer leurs idées indépendamment des hommes ; grâce à cela, elles ont développé des liens de sororité qu’elles ont maintenus dans les groupes radicaux mixtes ultérieurs. Leurs propres forces ont permis aux femmes de participer sur un pied d’égalité au mouvement populiste.

II

Le 19 février 1861, le tsar Alexandre II libère les paysans (la grande majorité de la population) après des siècles de servage. Mais il ne leur donne pas les terres qu’’ils ont si longtemps cultivées et qu’ils estiment leur appartenir de droit ; ils sont obligés de les racheter au gouvernement à des prix qui dépassent parfois de loin la valeur marchande réelle. Le caractère insatisfaisant de l’ « Emancipation » provoque des actes de résistance violents mais sporadiques parmi les paysans. Parmi l’intelligentsia, il conduit à l’émergence de nombreux petits groupes qui croient à la nécessité et à l’imminence d’une révolution pour réaliser la redistribution des terres.
En 1866, Dimitri Karakozov, membre d’un de ces groupes révolutionnaires, paye de sa vie une tentative infructueuse d’assassinat du tsar. Lorsque ses geôliers lui demandent ses motivations, il répond : « Regardez la liberté que vous avez donnée aux paysans ! »
Les populistes n’ont jamais développé un corps de doctrine unifié comparable au marxisme, mais cela ne les empêchent pas de partager – au moins jusqu’à la fin des années 1870 – un certain nombre de principes fondamentaux. Elles pensent que la paysannerie est intrinsèquement socialiste (comme en témoigne leur culture communautaire de la terre) et qu’une révolution agraire permettrait à la Russie de passer directement au socialisme. Mais il est impératif que cette révolution soit réalisée immédiatement, car le capitalisme, bien qu’encore précoce en Russie, commence déjà à miner la communauté paysanne (« Obchtchina »). Une révolution « politique », visant à remplacer la forme absolutiste du gouvernement russe par un régime constitutionnel, ne serait d’aucune utilité pour la paysannerie ; seule une révolution « sociale », par et pour la paysannerie, peut ouvrir un horizon d’affranchissement et de liberté.
Mais comment les révolutionnaires issus des classes privilégiées doivent-ils aborder la paysannerie, le peuple ? Sur cette question, les radicaux russes ont tendance à se diviser en partisans de Piotr Lavrov et de Mikhaïl Bakounine, les deux écrivains qui ont le plus contribué à faire du populisme un mouvement de masse dans les années 1870. Dans ses Lettres historiques, publiées en 1870, Lavrov affirme que la culture des classes cultivées a été achetée à la sueur et au sang de la paysannerie laborieuse ; qu’en conséquence, l’intelligentsia privilégiée a une dette morale envers la paysannerie et que le moyen de rembourser cette dette est de mettre ses connaissances au service du peuple. Bakounine, quant à lui, soutient que le devoir du révolutionnaire n’est pas d’enseigner, mais d’apprendre des masses paysannes et de fusionner avec elles. La paysannerie est toujours prête pour la révolution – Bakounine rappelle constamment les rébellions paysannes massives respectivement menées par Stenka Razin et Emilian Pougatchev aux XVIIe et XVIIIe siècles – et n’a besoin que d’une étincelle pour la déclencher. Le révolutionnaire doit fournir cette étincelle et aider à unifier les rébellions locales en un soulèvement à l’échelle nationale.
Des débats houleux éclatent entre les partisans respectifs de Bakounine et de Lavrov. Mais lorsque le premier mouvement de masse « vers le peuple » se matérialise en 1874, il est essentiellement spontané et non coordonné, et il s’accommode aisément des deux orientations. Cet été-là, des milliers de jeunes gens – principalement des étudiants et des étudiantes – se rendent dans les campagnes russes, seuls ou en petits groupes, pour partager la vie des gens du peuple et diffuser la propagande socialiste. Ils s’habillent en paysans et apprennent parfois des métiers comme celui de cordonnier dans l’espoir de trouver du travail et d’établir des contacts avec la population. Certaines s’installent à un endroit précis, mais la plupart font de la « propagande volante », c’est-à-dire qu’elles se déplacent rapidement de village en village. Les idées socialistes qu’elles prêchent prennent parfois la forme de paraboles formulées dans la langue des gens du peuple, mais souvent les propagandistes se contentent de paraphraser leurs propres lectures des ouvrages socialistes d’Europe occidentale. La réaction des paysans est variable : peu sont sympathisants, la majorité est déconcertée, indifférente, voire hostile. En aucun cas les populistes des villes ne réussissent à déclencher un soulèvement révolutionnaire. Les propagandistes révolutionnaires agissent généralement ouvertement, sans se soucier de leur sécurité personnelle, et tous, sauf quelques-uns, tombent entre les mains de la police. Certains sont dénoncés par les paysans mêmes. À la fin de l’année, quatre mille personnes sont arrêtées, interrogées ou emprisonnées.
Les membres de l’Organisation social-révolutionnaire panrusse adoptent une approche différente lorsqu’ils rentrent en Russie au début de l’année 1875. Comme toutes les populistes du début des années soixante-dix, elles sont convaincues que la paysannerie doit être la principale force de la révolution. Mais plutôt que de s’organiser parmi les paysans eux-mêmes, ils prennent le parti de faire de la propagande parmi les ouvriers d’usine, qui sont pour la plupart saisonniers : lorsque ces ouvriers retournent périodiquement dans leur village natal pour aider aux travaux agricoles, ils sont alors en mesure de diffuser les idées socialistes plus efficacement que ne le feraient des étrangers venus des villes. L’organisation, dont fait partie Olga Lioubatovich et Lydia, la sœur de Vera Figner, établit des contacts avec des travailleurs dans plusieurs villes, mais en l’espace de six mois, tous les membres tombent entre les mains de la police.
Ainsi, bien que loin d’être vaincu, le mouvement populiste subit, à la fin de l’année 1875, de graves revers. Une grande partie des révolutionnaires du début des années soixante-dix sont emprisonnés ou surveillés par la police. Néanmoins, reste des individus pour arpenter librement les campagnes (comme Praskovia Ivanovskaïa pendant l’été 1876), et divers groupes et organisations qui développent de nouvelles stratégies pour approcher la paysannerie, fomenter des révoltes et répandre la subversion social-révolutionnaire.
Zemlia i Volia (« Terre et Liberté »), qui devient la plus importante de ces organisations, prend forme en 1876. Selon l’analyse partagé par ses membres, la première vague « vers le peuple » de 1874 a été trop aléatoire et imprudente et sa propagande trop abstraite. Bien que Terre et Liberté n’ait pas établi une hiérarchie élaborée, il s’agit bien d’une organisation clandestine, avec un groupe de coordination à Pétersbourg qui adhère strictement aux pratiques conspiratrices – appartements et adresses connus seulement de certaines personnes, faux papiers d’identité, précautions dans l’utilisation des communications écrites. Le programme de l’organisation est basé sur ce qui est perçu des désirs et des demandes existants du peuple : l’expropriation de toutes les terres et leur redistribution parmi la paysannerie ; l’éclatement de l’Empire russe conformément aux aspirations populaires à l’autonomie locale ; et l’autogouvernement par le biais de fédérations de communes paysannes. Bien entendu, ces revendications ne peuvent être réalisées que par une révolution violente. Mais Terre et Liberté adopte une approche prudente et à long terme pour diffuser ces idées. Àu lieu d’une « propagande volante », des bases plus durables – les « colonies »  – sont établies dans les campagnes ; les révolutionnaires prennent des emplois dans ces lieux en tant qu’auxiliaires médicaux, infirmières, institutrices ou employés de bureau dans l’espoir de gagner progressivement la confiance de la population locale. Cette forme d’activité est devenue la forme dominante de la deuxième phase du mouvement « vers le peuple » au cours des années 1877-78 – non seulement pour les membres de Terre et Liberté, mais aussi pour des personnes comme Vera Figner et Elisabeth Kovalskaïa, qui ont choisi de ne pas adhérer à la nouvelle société secrète.
Entre-temps, deux procès de masse contribuent à créer une large sympathie du public pour la cause révolutionnaire. Le procès des Cinquante, qui se tient à Moscou en mars 1877, concerne la plupart des membres de l’Organisation social-révolutionnaire panrusse. Le gouvernement s’attend avec confiance à discréditer les révolutionnaires en les faisant passer pour une bande de criminels cyniques et dangereux. Àu lieu de cela, les spectateurs et les journalistes retiennent l’image de jeunes gens idéalistes qui, au nom de la justice sociale, ont renoncé à leurs positions privilégiées et partagé la vie misérable des ouvriers d’usine. Les femmes accusées, en particulier, font forte impression : les spectateurs de la salle d’audience s’exclament à plusieurs reprises : « Ce sont des saintes ! ». L’une des accusées, Sofia Bardina,conclu sa déclaration à la cour par un défi retentissant : « Persécutez-nous, tant que vous avez pour vous la force matérielle, Messieurs ; mais nous avons pour nous la force mentale, la force du progrès historique, la force des idées, et les idées ne se détruisent pas à la baïonnette !… »
Le procès des Cent quatre-vingt-treize, qui s’ouvre en octobre de cette même année 1877, voit sur le banc des accusés un grand nombre de révolutionnaires qui sont allés « vers le peuple » en 1874. Pour avoir répandu le socialisme dans la paysannerie, ils ont subi jusqu’à quatre ans d’emprisonnement préventif dans les conditions les plus dures ; des dizaines d’entre elles ont été emportées par la maladie, la mort (parfois par suicide) ou la folie. Lors du procès, de nombreuses accusées expriment leur mépris pour le tribunal en refusant de présenter une défense, et lorsqu’un homme tente de décrire les conditions de détention et de faire une déclaration politique, il est réduit au silence à plusieurs reprises par les juges et finalement traîné hors de la salle d’audience. Le gouvernement ne parvient pas à prouver l’existence d’une conspiration (de nombreux accusés ne ses sont jamais vus) ; il arrive seulement à discréditer ses propres méthodes. Les accusés, quant à eux, profitent de ce procès de plusieurs mois pour se faire des connaissances et renforcer leurs solidarités. À la fin du procès, la majorité d’entre eux sont acquittés ou libérés en contrepartie de leur emprisonnement préventif.
La prison les ayant endurcis et renforcés dans leurs convictions, ils reprennent leur activité politique (beaucoup rejoignent rapidement Terre et Liberté) avec la détermination d’éviter les erreurs naïves qui avaient fait d’eux des cibles faciles pour la répression gouvernementale des années auparavant. Le procès s’achève le 23 janvier 1878. Vingt-quatre heures plus tard, le mouvement populiste entre dans sa phase « terroriste ». Le terrorisme populiste consiste principalement en des assassinats de fonctionnaires d’État. Comme le soulignèrent ses partisans, il s’agit d’une forme très sélective de violence révolutionnaire, visant à « désorganiser » les structures de l’État. La « lutte terroriste », c’est tout simplement le populisme dans sa phase armée. C’est dans cette phase du mouvement révolutionnaire que les cinq femmes présentées dans ce livre ont joué leur rôle historique.
Le 24 janvier au matin, Vera Zassoulitch entre dans le bureau du général Trepov à Pétersbourg et, en présence d’une salle remplie de témoins, lui tire dessus pour se venger des mauvais traitements qu’il a infligés à un prisonnier politique. Six jours plus tard, une fusillade a lieu lorsque la police tente de perquisitionner une presse clandestine à Odessa ; le 23 février, une tentative d’assassinat d’un procureur adjoint à Kiev échoue ; le 25 mai, un fonctionnaire de police de Kiev est assassiné. Puis, le 4 août 1878, Sergei Kravchinskii, l’un des principaux membres de Terre et Liberté, assassine Mezentsov, le chef de la police politique en pleine rue à Pétersbourg et s’enfuit sans encombre. L’assassinat est revendiqué dix jours plus tard par le biais d’un manifeste intitulé « Mort pour mort » envoyé à un quotidien de Pétersbourg. Confronté à cette hausse de subversion armée, le gouvernement institue des tribunaux militaires spéciaux et exécute les protagonistes lorsqu’il les attrape. Mais la campagne se poursuit : résistance armée contre la police à Pétersbourg en octobre et à Kharkov en novembre ; assassinat du gouverneur de Kharkov en février 1879 ; tentative d’assassinat du chef de la police à Pétersbourg en mars 1879.
Jusqu’à l’automne 1878, Terre et Liberté, qui est devenue l’organisation révolutionnaire la plus importante et la plus forte, considère ce type d’activité comme strictement subordonné à la tâche d’organiser une révolution au sein de la paysannerie. C’est un moyen de venger les camarades tombés au combat, d’effrayer les fonctionnaires et de les dissuader d’exercer de nouvelles représailles contre les révolutionnaires, et, par l’exemple, de stimuler la résistance populaire au régime. Mais à la fin de l’année 1878, le harcèlement et la répression du gouvernement, tels que décrits par Vera Figner, rendent pratiquement impossible la propagande ou la simple vie parmi la paysannerie – presque toutes les colonies de Terre et Liberté doivent être abandonnées – et une faction croissante au sein du mouvement révolutionnaire soutient qu’il ne sera en fait jamais possible d’organiser la paysannerie en l’absence de libertés politiques de base telles que la liberté d’expression, de la presse et de réunion. L’accent doit se déplacer de la révolution sociale – c’est-à-dire une révolution ayant pour objectif immédiat d’obtenir des terres pour la paysannerie et de faire éclore l’autonomie des communes libres – vers une révolution politique contraignant le régime à faire des concessions au moyen d’attaques systématiques contre les hauts fonctionnaires. Même les plus ardents défenseurs de l’organisation traditionnelle de la paysannerie doivent admettre que leur approche se trouve dans une impasse. Mais certaines s’opposent fermement à la nouvelle ligne « politique » au motif que les attaques contre les fonctionnaires augmenteraient la répression et rendraient l’organisation plus difficile (un argument peu convaincant dans ces circonstances, comme le souligne Olga Lioubatovich) ; et que si un régime constitutionnel consacré à la protection des droits politiques était mis en place, il ne profiterait qu’à la bourgeoisie et n’améliorerait en rien le sort de la paysannerie.
Le conflit atteint son paroxysme en mars 1879, lorsqu’Alexandre Soloviev présente à Terre et Liberté un projet d’assassinat du tsar. Les partisans de la révolution politique approuvent, les partisans de l’organisation de la paysannerie s’y opposent farouchement. Ils trouvent un compromis, masquant le fossé qui se creuse: chaque membre individuellement peut choisir d’aider Soloviev, mais l’organisation dans son ensemble n’apportera aucun soutien. En fin de compte, Soloviev tente sa chance seul le 2 avril et échoue. Àprès quoi les « politiques » n’abandonnent pas l’idée du régicide. Àu cours des semaines suivantes, ils organisent leur propre groupe secret au sein de Terre et Liberté – nommé Liberté ou Mort – et commencent à mettre en place des ateliers de fabrication de dynamite.
Aucune des deux factions de Terre et Liberté ne se réjouissent de la perspective d’une scission formelle, qui signifierait la rupture de liens anciens et solides avec des camarades et, très probablement, l’affaiblissement du mouvement révolutionnaire. Mais il est urgent de résoudre le conflit, d’une manière ou d’une autre, et une conférence est donc organisée fin juin dans la ville de Voronej. Ànticipant une rupture ouverte, les partisans de la lutte politique tiennent une réunion préliminaire secrète à Lipetsk quelques jours avant l’assemblée de Voronej. Ils y exposent un programme réclamant des libertés civiles et une assemblée nationale élue au suffrage universel, approuvent à l’unanimité le principe du régicide et élaborent les statuts d’une organisation strictement centralisée. La scission attendue ne se concrétise pas à Voronej. Un autre compromis est trouvé, conservant l’ancien programme de Terre et Liberté mais approuvant la poursuite de la campagne d’assassinats et le principe du régicide. Cependant, le régicide ne peut rester une question abstraite, ni une question susceptible de faire l’objet d’un compromis.
En août, après deux mois de négociations infructueuses au sein de l’organisation (décrites par Lioubatovitch), les deux factions acceptent de se séparer. Ce schisme au sein de Terre et Liberté au cours de l’été 1879 est probablement l’événement le plus important dans l’histoire du mouvement populiste révolutionnaire. Deux organisations indépendantes émergent alors : les partisans du régicide et de la lutte politique créent la Narodnaïa Volia, La Volonté du Peuple, et leurs opposants qui se rassemblent autour de Tscherni Peredel, le Partage Noir.
Partage Noir, le plus petit des deux, maintient l’accent sur la révolution agraire, suivant la ligne traditionnelle de Terre et Liberté, mais l’organisation meurt quasi immédiatement : les conditions politiques permettent difficilement une activité d’organisation semi-ouverte parmi la paysannerie. Àssez rapidement, les éléments les plus combatifs quittent le Partage Noir et rejoignent La Volonté du Peuple, sans pour autant renoncer à la perspective d’une révolution sociale. Ceux et celles qui restent finissent par créer en 1883 le premier groupe marxiste russe, l’Emancipation du Travail.
Vera Zassoulitch fait partie de ceux-là, même si elle critique durement la croyance de Marx selon laquelle le socialisme doit forcément être précédé par une industrialisation (capitaliste), mettant l’accent sur l’autonomie communautaire déjà existante parmi la paysannerie russe (qui constituait l’écrasante majorité du peuple). Compte tenu de son attaque contre Trepov, on aurait pu s’attendre à ce qu’elle rejoigne La Volonté du Peuple, principale organisation à mettre en place la lutte armée. Mais Zassoulitch ne partage pas son programme politique et reste farouchement attachée à la perspective de révolution sociale. Par conséquent, elle considère le recours incontournable à l’action armée dans cette optique-là, plutôt que de la considérer comme un levier pour forcer un changement de régime politique. Lors de la scission, elle adhére donc au Tscherni Peredel. Opposée à la « lutte politique », le programme de Tscherni préconise plutôt la « terreur économique » : des attaques dirigées non pas contre le gouvernement central, mais contre les ennemis du peuple au niveau local – propriétaires d’usines, propriétaires terriens, fonctionnaires de police ou administrateurs. Les années auparavant, la « terreur économique » constitue le fil conducteur de l’action des révolutionnaires dans le sud de la Russie, dans les milieux des buntari (« rebelles », « émeutiers ») d’inspiration bakouniniste.
C’est cette ligne d’action qui attire Elisabeth Kovalskaïa au sein de l’organisation. Mais Partage Noir se révèle incapable et même peu désireuse de la mettre en œuvre. Un membre de son organe central rejette catégoriquement la proposition de Kovalskaïa de reprendre (ou plutôt, de continuer et d’intensifier) la terreur économique dans le sud de la Russie. Elle quitte alors l’organisation et, avec un camarade, forme une nouvelle organisation, l’Union des ouvriers de la Russie méridionale. Peut-être plus que tout autre révolutionnaire de l’époque, Kovalskaïa réussit à lier une certaine conception de la lutte armée et l’organisation de masse – en l’espace de six mois, elle organise environ sept cents travailleurs au sein de l’Union.
La faction « politique » de Terre et Liberté, rejointe par des vétérans d’autres groupes, forme donc la Volonté du Peuple. La création de ce parti entraîne une transformation majeure du mouvement populiste, en raison de l’abandon explicite de l’organisation paysanne en faveur de la révolution politique. De plus, avec sa discipline et sa centralisation stricte, La Volonté du Peuple devient le premier parti de « révolutionnaires professionnels » de l’histoire de la Russie. Cette transformation a mis du temps à se consolider – plus d’un an, selon Vera Figner. Olga Liubatovich, membre du comité exécutif depuis sa création, ne peut se résoudre à embrasser l’évolution qu’elle voit se produire au cours de cette période. Pour elle, La Volonté du Peuple s’oriente de plus en plus vers le jacobinisme, c’est-à-dire vers une révolution menée par un petit groupe éclairé qui décréte les transformations sociales d’en haut, plutôt que de se fonder sur les forces populaires. En outre, elle estime que le parti cautionne un retour au « netchaïevisme », c’est-à-dire que les décisions principales sont prises au sein d’un petit comité sans véritable possibilité de remise en question. Àu début de l’année 1880, elle finit par quitter le parti.
Praskovia Ivanovskaïa et Vera Figner, quant à elles, restent dans l’organisation. Ivanovskaïa est compositrice dans l’imprimerie du parti et ses mémoires constituent un témoignage inestimable sur les routines quotidiennes et les relations personnelles dans la vie clandestine. Figner est l’une des dirigeantes de La Volonté du Peuple et prend une part active à plusieurs tentatives d’assassinat du tsar, qu’elle décrit dans les extraits de son autobiographie repris dans ce livre.
L’histoire de La Volonté du Peuple est indissociable de la campagne visant à abattre le tsar Alexandre II. Commencée à l’automne 1879, cette campagne a duré beaucoup plus longtemps et a eu des conséquences beaucoup plus lourdes que le parti ne l’avait prévu : elle a donné lieu à sept tentatives distinctes en l’espace d’un an et demi, a drainé toutes les énergies du parti au détriment de l’activité d’organisation. Elle a ainsi exclu toute possibilité de construire un mouvement de masse capable de maximiser l’impact politique et sociale de l’assassinat du tsar. Le succès vient enfin avec un attentat à la bombe le 1er mars 1881. Mais il est suivi presque immédiatement par une vague d’arrestations qui met le parti sur la défensive et l’empêche de remporter son plus grand triomphe à une époque où de larges pans de la société libérale lui sont favorables et même désireux de l’aider. Àu milieu de l’année 1882, Vera Figner est le seul membre de la direction initiale du parti encore en liberté en Russie. Sa capture en février 1883 met fin à la vie effective de La Volonté du Peuple.

III

Au début de cet essai, nous avons évoqué certaines des conditions historiques particulières qui ont permis aux femmes de jouer un rôle aussi extraordinaire dans le mouvement révolutionnaire russe des années soixante-dix : avant tout, le fait que la libération des femmes soit une préoccupation majeure du radicalisme russe depuis un certain nombre d’années, que les femmes aient pu développer leurs idées, construire une sororité et agir en autonomie avant de rejoindre un mouvement révolutionnaire mixte, et que le mouvement populiste, à son tour, ait été sensibilisé à l’importance des relations réciproques et libertaires entre camarades. Ces conditions ne suffisent cependant pas à expliquer la vénération que les femmes des années soixante-dix inspiraient à la fois à leurs camarades masculins et à la société russe éduquée dans son ensemble. Les noms que les contemporains leur ont donnés – « saintes », « amazones moscovites », « Valkyries russes » – sont tous quelque peu inadéquats : premières femmes révolutionnaires de l’histoire russe, elles ont créé leur propre mythologie. Elles possédaient une vision éthique passionnée et lucide que ni l’exil, ni l’emprisonnement, ni la mort imminente n’ont pu détruire.
Sofia Perovskaïa, la première femme de l’histoire russe à être exécutée pour une action révolutionnaire, l’a dit simplement. « Je ne regrette pas mon destin, » écrit-elle à sa mère à la veille de son exécution. « Je l’affronterai calmement, car j’ai longtemps vécu en sachant qu’il arriverait, tôt ou tard. Et vraiment, chère maman, mon destin n’est pas si sombre que cela. J’ai vécu selon mes convictions, je n’aurais pas pu agir autrement, et j’attends donc l’avenir avec une conscience sereine. »

Introduction traduite et retravaillé de

Five Sisters : women against the tsar. The memoirs of five young anarchist women of the 1870’s, Barbara Alpern Engl & Clifford N. Rosenthal,

editions Knopf, 1975 (New York).

Pas de capitulation spirituelle (Klee Benally)

Anarchie autochtone en défense du sacré.

Il y a une raison qui a fait que les colonisateurs devinrent si furieusement effrayés par les chants et la Dance du Fantôme des peuples autochtones. Que leur médecine fut une telle menace. Bien que les champs aient été brûlés et les bisons massacrés, les envahisseurs savaient qu’ils ne pourraient jamais se battre contre la force de la nature. Que les peuples autochtones ne seraient pas complètement vaincus à moins que nos esprits soient coupés du sol sacré. Ainsi, les profanations ont précédé les massacres. Les esprits inébranlables de la terre et de nos ancêtres sont toujours vivants, ainsi que notre spiritualité, et des sites sacrés sont toujours attaqués à ce jour par des nouvelles mines, centrales photovoltaïques, oléoducs, lignes à haute tension, usines. Le génocide culturel et physique, la profanation de la Terre continuent sous le signe fatal d’une transition énergétique entamée par une civilisation au bord du précipice.
C’est seulement à Nahasdzáán, Notre Mère la Terre, que nous devons rendre des comptes et pour laquelle nous prenons nos responsabilités. Notre affinité est avec les montagnes, le vent, les fleuves, les arbres et autres êtres, nous ne serons jamais les patriotes d’un quelconque ordre social politique. En tant que force ingouvernable de la Nature, nous défendons, protégeons et prenons l’initiative de frapper.

446 p. // 14 euros //  été  2024

Sommaire

TʼAALAʼI – ENRAGER EN BEAUTE
Enrager en beauté
L’illettrisme du colonialisme de peuplement

NAAKI – DEFENDRE LE SACRE
Défendre le sacré
Dook’o’oosłííd et les politiques de génocide culturel
Sous Standing Rock
Une existence profanée
La politique du pain frit

TAA’ – ATTENDEZ-VOUS A LA RESISTANCE
Action directe autochtone
Une solidarité décoloniale
Táala Hoghan
Pas d’allégeance
Voter n’est pas choisir le moindre mal
Déraciner le colonialisme

DÍÍʼ – ANARCHIE AUTOCHTONE
Covid-19, colonialisme de ressources et résistance autochtone
Inconnaissable : contre une théorie anarchiste autochtone
L’autonomie sacrée
Vers le néant colonial : la destruction du colon est une cérémonie

 

Extrait de l’introduction

Yáát’ééh shik’éi dóó shidine’é, Shi éi Klee Benally yinishyé, Todichiini bashishchiin, Nakai Diné’ dashinalí, shí ma éí bilagaana ado bilagaana dashicheii. Ákót’éego diné nishłį́. Dził Yijiin déé’naashá ndi Kinłani kééhasht’į́.
Ce livre est le fruit d’une tension entre l’expérience vécue et les enseignements culturels. L’écrire a été un tourment et une joie fanatique. Ce processus a été un conflit entre les défis et les bénédictions de mon éducation par le biais de la cérémonie, et les antagonismes pernicieux de l’enseignement académique et des politiques gauchistes qui m’ont conduit à ce que j’ai adopté, avec des réserves, comme antipolitique anticoloniale.
En écrivant et repensant mon travail précédent et mon évolution (ou désintégration), je me suis rendu compte combien – très probablement grâce à une leçon transmise par certains de mes aînés – j’avais résisté à l’attraction vers un point fixe. Vous me trouverez intentionnellement belliqueux et évasif ici et là. Je ne m’excuse ni pour l’un ni pour l’autre. Ce que j’ai appris de la vie, je l’ai appris par la cérémonie. Ce que j’ai appris de la politique, je l’ai appris de beaucoup de violences politiques et en m’organisant pour intervenir par des moyens aussi bien réactifs que proactifs. J’ai tendance à dériver loin des textes de Terre brûlée du terrain universitaire. Si mes conclusions de cette expérience vous frustrent (ce dont j’avais anticipé que ce serait le cas pour beaucoup), je suggère que vous accumuliez tout ce que vous pourrez recueillir en consultant vos aînés, en participant à des cérémonies, et en examinant d’un œil critique les échecs de l’activisme progressiste, ce qui serait tout aussi utile – si ce n’est plus. Certains s’empresseront de qualifier ce livre d’ « ethnocentrique » mais ce n’est que de la paresse. Vous ne trouverez ici aucune proposition ou hypothèse de supériorité ethnique. Je suis métis, élevé par Tádídíín K’eh Atiin et j’ai beaucoup d’expériences pratiques dans les luttes en première ligne sur des terres sacrées, en nommant ce qui est merdique dans ce monde de mon point de vue amer (je suis né pour le clan Tódích’íí’nii, l’Eau Amère, après tout).
Ce livre est devenu un peu plus autobiographique que je ne le voulais au départ, ce qui est étrange car j’ai généralement un léger dédain pour ce genre d’histoires. En écrivant ceci, je n’arrêtais pas de réfléchir à certaines expériences qu’il me semblait judicieux de faire connaitre, qu’elles soient bonnes, mauvaises ou entre les deux. En relisant des textes qui m’avaient inspiré à un moment de ma vie, en parcourant des vieilles brochures, et les nouvelles polémiques en ligne ou pas, et en analysant mon évolution en tant qu’antagoniste et écrivain, il m’est difficile de ne pas remarquer à quel point les contradictions de ces textes ressortent encore plus. J’essaie d’aller à ce qui compte, d’accepter les imperfections – et probablement, je ne prends pas certaines choses aussi au sérieux que vous pourriez en les lisant.
Vous trouverez des répétitions et des incohérences dans le texte, surtout dans les passages écrits au cours de différentes périodes de ma vie, et de l’évolution qui s’en est suivie. J’ai amélioré certains passages déjà écrits, laissé d’autres intacts et ajouté quelques notes. Il y a aussi des passages où je passe du je au nous – pour la plupart à cause du contexte, mais je n’ai jamais beaucoup aimé le « je ». « Nous » m’a toujours semblé plus approprié pour inviter, et certains passages ont été écrits collectivement. Je vous invite aussi à lire cet ouvrage de façon non linéaire (dans l’ordre et dans le désordre).
Je parle du sacré, mais je suis mesuré dans ce que je partage, ainsi vous ne trouverez pas d’ « exploration du savoir spirituel Diné ». J’ai été élevé avec le sentiment que ce savoir sacré ne devrait pas être livré à des pages, des mots, des enregistrements, et ne devrait pas être traduit. Cela peut sembler contradictoire dans un livre sur la défense du sacré, et c’est le cas. Le désir de « faire partie du sacré » est un désir foireux du New Age anthropologique colonial. Les autopsies fétichistes de la profanation du sacré autochtone remplissent des étagères, des musées, des salles de vente aux enchères, des magasins de souvenirs – et des comptes en banque. Si vous comptez trouver ici une telle validation, je suis heureux de vous décevoir. Si vous avez lu ce livre et trouvé des moyens d’améliorer votre activisme, vous l’avez mal lu. Quand je parle de libération, ce n’est pas pour fomenter un énième projet de justice sociale, c’est une agitation inclusive et fervente contre la domination et l’exploitation de l’existant, car la libération de notre Mère la Terre, c’est la libération de tout ce qui existe.
Plus que toute autre chose, ce livre est pour toi, cher voyageur, à contre-courant du temps des colons, qui écoute les murmures des voix ancestrales et qui est déchiré dans l’espace entre le cauchemar et le rêve qui constitue cette existence maltraitée. En désirant quelque chose de plus, ou peut-être par inquiétude, curiosité, ennui ou quelque soit l’impulsion qui vous a mené à lire ces mots, nous y voilà.
Si vous êtes venu chercher des réponses, vous pourriez trouver un peu de taquinerie mêlée d’angoisse. J’ai écrit surtout dans cet espace profane et étroit entre l’invocation et la provocation, cet espace qui désoriente et où le processus de guérison vit aussi. Il s’agit d’une histoire dans et hors du temps, le long d’un chemin sur lequel je suis aussi un voyageur.
Asseyez-vous un moment, prenez du thé. Il faut que je m’occupe de tout un fatras – de mots maintenant cristallisés qui ont été un jour autant d’éclats de verre.

Klee Benally

Opération Ogro : Comment et pourquoi nous avons exécuté le premier ministre Carrero Blanco

Le 20 décembre 1973, à 9h36, en plein cœur de Madrid, l’explosion de trois charges explosives dans un tunnel creusé sous la rue fait sauter en l’air l’amiral Carrero Blanco, premier ministre de la dictature franquiste et garant de sa continuité. L’action est revendiquée par le commando « Txikia » d’Euskadi ta Askatasuna (ETA).

Dans cet entretien, ces révolutionnaires indépendantistes livrent un récit minutieux de leur « opération Ogro », du premier répérage sur le terrain pour une séquestration jusqu’à la décision finale d’exécuter le successeur du dictateur Franco. Que ce soit en discutant des motivations derrière l’attentat, du contexte social dans lequel il eut lieu, ainsi que des détails de l’action même et des péripéties de la lutte clandestine en général, les propos du commando « Txikia », 50 ans après les faits, continuent à mettre en relief le défi audacieux de l’action minoritaire.

280 pages // 12 euros

Cet interview du commando « Txikia », réalisé par Eva Forest, est précédé d’une longue introduction qui retrace l’histoire d’ETA et du mouvement indépendantiste basque. Elle revient aussi sur le contexte historique de la fin du régime franquiste et le conflit social en Euskal Herria lors de la transition démocratique.

Entre océans, forêts et volcans. La lutte radicale mapuche

Printemps 2022 // 56 p. reliées
Prix libre // éditions La Souterraine

Télécharger en PDF ici.

Sommaire
* En guise d’introduction
* Entre océans, forêts et volcans. (Un aperçu de la lutte radicale
mapuche)
* C’est dans le feu du weichan que nous te commémorons, weichafé Toño ! (Coordinadora Arauco-Malleco (CAM))
* Communiqué commun après la mort de Pablo Marchant (Weichan Auku  Mapu (WAM) & Resistencia Mapuche Lafkenche (RML))
* Sur la participation à la convention constituante (Comunidades mapuche en resistencia de Malleco)
* Sabotage contre l’industrie gravière (Groupe autonome révolutionnaire du Maule)
* L’État chilien déclare l’état de siège (Octobre 2021)
* Communiqué de Liberacion Nacional Mapuche (Novembre 2021)
* Communiqué de Weichan Auku Mapu (Novembre 2021)
* Attaque incendiaire contre un camion forestier à Penco (Décembre 2021)
* Communiqué de la Resistencia Mapuche Lafkenche (Décembre 2021)
* Communiqué de la Coordinadora Arauco-Malleco (Décembre 2021)
* Chronologie d’actions et de sabotages (2021-2022)

En guise d’introduction

Dans les territoires habités par les communautés mapuche, dont les terres furent accaparées par des investisseurs capitalistes, défigurées par les exploitants forestiers, ravagées par les entreprises énergétiques, polluées par les industriels et colonisées par des suppôts de l’État chilien ; les dernières décennies ont été marquées par une lutte incessante. S’il existe une riche hétérogénéité et diversité parmi les organisations de lutte mapuche et les communautés mapuche en résistance, la lutte dans le Wallmapu se déroule principalement autour de deux axes. D’un côté l’occupation de terres investies par des entreprises capitalistes ou par l’État, afin de les arracher à leur contrôle et de les restituer aux communautés mapuche ; et de l’autre, une pratique constante et diffuse de sabotage, d’action directe et de lutte armée, visant tout ce qui matérialise la domination étatique et capitaliste sur les territoires du Wallmapu qui s’étendent des côtes du Pacifique (au Chili) à celles de l’Atlantique (en Argentine).

Si cette publication n’a ni la prétention, ni l’ambition d’expliquer en détail la cosmovision mapuche, leurs coutumes ancestrales, leur spiritualité, les rapports au sein de leurs communautés, elle vise plus modestement à donner un aperçu de l’ampleur de la lutte qui s’y déroule, principalement à travers les communiqués et des déclarations faites par les organisations de lutte ou les communautés mapuche en résistance. Une chronologie qui ne prétend pas non plus à l’exhaustivité accompagne cet recueil de textes – que nous publions non pas parce que nous y adhérons sans critique, mais parce qu’ils permettent de se faire une idée du panorama et des différentes expressions de la lutte radicale mapuche.

Soulignons donc d’emblée deux grandes lacunes dans cette publication. En premier lieu l’absence d’un approfondissement plus analytique de ce qui là-bas est rassemblé dans le concept de « reconstruction nationale mapuche », à savoir, la reconstruction de leurs communautés, la récupération de leurs savoirs et coutumes ancestraux, la tentative de recentrer leurs rapports sur les valeurs, l’éthique et la spiritualité propres à leur cosmovision. Et en deuxième lieu, le fait que ces textes, comme la chronologie des actions et sabotages, ne permettent peut-être pas de saisir les nombreuses expressions de la conflictualité qui agite le Wallmapu. Ainsi, les actions de blocage, manifestations, affrontements avec la police, les combats lors des expulsions, mais aussi les pratiques plus durables visant par exemple l’autonomie alimentaire par une approche non-productiviste et non-capitaliste de l’agriculture, ou l’abandon du consumérisme de masse en faveur de petites productions artisanales, ou encore les activités culturelles approfondissant la cosmovision mapuche et les rapports sociaux qui en découlent,… constituent une vaste et importante trame de cette lutte virulente, et ne sont possiblement pas assez mis en relief dans ce recueil qui ne couvre qu’un an de lutte (de 2021 à 2022) et qui se focalise surtout sur la lutte d’un seul côté des Andes, celui sous domination de l’État chilien.

A l’heure où ces lignes sont écrites, le Wallmapu se trouve toujours sous état d’urgence. En plus d’importantes forces policières, des troupes militaires sont également déployées afin de mater, ou au moins de freiner, la lutte radicale mapuche en pleine expansion ces dernières années, notamment depuis la vaste révolte sociale qui a secoué le Chili à partir d’octobre 2019. Elle va maintenant devoir faire face à un nouveau président, de gauche cette fois-ci, investi en mars 2022, et dont la mission ne pourra qu’être de désamorcer ces processus insurrectionnels avec une politique de pacification et d’intégration. Ce nouveau président est épaulé par une convention constitutionnelle, instaurée après la révolte de 2019 – 2020 pour réécrire la constitution, laquelle semble indispensable pour essayer de reconstruire un consensus social autour de l’État chilien, secoué par cette formidable révolte dans ses centres urbains et par la lutte acharnée dans les territoires mapuche.

La lutte radicale mapuche nous inspire pour sa continuité, pour son rejet catégorique de toute tutelle étatique, pour son combat acharné contre l’exploitation et la spoliation capitaliste, pour son choix de l’action directe contre l’extractivisme et la dévastation de la terre et du vivant. A l’heure où dans le monde entier, les conséquences de l’avancée folle de la machine industrielle et technologique se ressentent chaque jour un peu plus, où les changements climatiques provoqués par l’industrialisation pourraient bien inaugurer des scénarios inouïs, risquant de reconfigurer drastiquement les assises de la domination, cette lutte dans un coin « perdu » du monde où des habitants et habitantes porteurs de façons de vivre antagonistes avec le capitalisme et l’étatisme se battent pour conserver ou retrouver chaque mètre accaparé et exploité par des entreprises et l’État, pourrait avoir une signification qui dépasse le territoire du Wallmapu. C’est un conflit où la critique anti-industrielle et le refus du développement capitaliste réussit à faire vivre un monde différent, un monde de communautés autonomes qui tentent de vivre dans et avec la nature, et non sur son dos. Certes, ces communautés ne sont pas exemptes de structures hiérarchiques, ni de créer des oppressions en leur sein, et leurs organisations de lutte sont traversées elles aussi par des hiérarchies, des divisions basées sur le genre, des tendances à l’hégémonie ou une méfiance envers d’autres expressions plus libertaires de lutte radicale contre l’État et l’industrialisme. Mais elles n’ont en tout cas pas le culte de la domination étatique, de l’exploitation de la faune et de la flore, d’une folle course en avant vers un monde toujours plus artificiel et vers une vie toujours plus assistée.

En ces temps de militarisation du Wallmapu sous état d’urgence et marqué par l’acharnement irréductible de la part de celles et ceux qui y affrontent les forces de la domination étatique et capitaliste, le tissage de liens de solidarité entre ici et là-bas, entre le combat auquel les weichafé, les combattants et combattantes mapuche, répondent présent et les modestes batailles ici que les anarchistes et d’autres rebelles cherchent à mener contre le cauchemar industriel et le monstre étatique, ne peut être vain. Une solidarité qui ne cherche pas à effacer les différences, qui n’exige de personne de mettre entre parenthèse sa particularité, son exigence, son éthique, mais qui cherche une complicité dans l’action, dans l’attaque directe et sans médiation contre ce qui dévaste la terre et étouffe la liberté.

Premier jour du printemps 2022

Tout feu, tout flamme. Entretiens avec des anciens des Cellules Révolutionnaires (RZ) Allemagne, 1973-1993

Tout feu, tout flamme
Entretiens sur la résistance armée avec des anciens des Cellules Révolutionnaires (RZ)
Allemagne, 1973-1993

En 1973, deux attentats à la bombe contre une multinationale des télécommunications en République Fédérale d’Allemagne marquent les débuts de ce qui allait devenir les Revolutionäre Zellen (RZ, « Cellules Révolutionnaires »). Inspirées par les mouvements de libération armés dans le dit tiers-monde et portées par l’agitation subversive qui secoue les métropoles occidentales, les RZ réalisent des dizaines d’attaques, ciblant plus particulièrement le complexe militaro-industriel. Au début des années 1980, elles définissent un angle plus social-révolutionnaire avec le foisonnement d’importantes luttes offensives contre la construction de centrales nucléaires et d’autres nuisances industrielles, de conflits contre l’OTAN et le militarisme, de combats contre le patriarcat et les nouvelles technologies, ou encore de révoltes d’une jeunesse enragée. Dotées d’une solide logistique souterraine décentralisée, les RZ revendiquent près de 200 attentats, principalement explosifs et incendiaires, jusqu’en 1993.

Dans ces entretiens, trois anciens des RZ donnent leur vision du parcours historique de cette organisation de résistance armée. Avec une disponibilité au débat encourageante, ils dressent des bilans critiques, s’interrogent sur l’action offensive, réfléchissent sur les difficultés qu’implique une structure organisationnelle décentralisée mais permanente, questionnent les rapports au sein des groupes d’action souterrains et reviennent sur les péripéties de vies ayant une dimension de combat clandestin.

« Notre objectif est et a toujours été la diffusion de la résistance armée, était et reste le soutien d’un réseau de groupes autonomes qui, en tant que tendance armée au sein du mouvement, sont capables d’agir par eux-mêmes dans leurs villes et régions, qui y poussent plus loin les contradictions. »
(RZ, 1981)

580 pages // 16 euros
Sommaire

Les raisins de la colère            (introduction)

Entretiens avec trois anciens des RZ  sur la résistance armée
Créer une, deux, trois…
Anti-impérialisme et révolution sociale
Créer du contre-pouvoir, s’organiser
Autonomisation ou avant-garde
Morale révolutionnaire. Le désastre d’Entebbe
Le choix des armes
Rupture et nouveau départ
Les femmes forment leurs bandes
Mobilisations offensives et sabotage
Les raisins de la colère
Révolution sociale contre la politique migratoire impérialiste
Antiracistes et antipatriarcales, mais comment ?
Contrecoups et  descentes de police
Répression et solidarité
Gerd Albertus est mort
Forces centrifuges
Trahison et solidarité
Groupes, structures et constellations
La lutte continue

Quelques textes de discussion des RZ
Lutte subversive dans le mouvement anti-nucléaire
8 ans des RZ, deux pas en avant dans la lutte pour l’esprit des gens et le nôtre
Le mouvement contre la Startbahn West
Beethoven contre McDonald’s
Gerd Albertus est mort
La fin de notre politique
Quand la nuit est la plus profonde… le jour est le plus proche

Chronologie  (1967-1995)                  

Synthèse du procès à Berlin contre des personnes accusées d’avoir appartenu aux RZ                    
Procès contre Sonja et Christian        

Le chant du cygne. Saborder la société industrielle et défier le sort qu’elle nous réserve.

Face au désastre climatique qui s’emballe, la société industrielle appuie sur l’accélérateur. Transition énergétique, innovations technologiques et renouveau industriel sont appelés à la rescousse des rouages qui se grippent et des moteurs qui crachotent.
Dans son sillage, le navire titanesque du progrès laisse un paysage affligeant de béton et d’acier, d’usines et de chaînes technologiques, de pollutions et de plastiques, de chimères agrochimiques et d’irradiations durables. A bord de ce navire, le confort des cabines peut être amélioré, la salle des machines réorganisée, les officiers au gouvernail remplacés, mais la liberté n’y est pas possible. Ce qui nous reste alors, c’est de l’envoyer au plus vite par le fond et oser le saut dans les eaux libres.

304 pages // format 190 x 125mm
Première édition été 2022  // Deuxième édition été 2026
12 euros

Avant-propos

Dans une froide nuit d’avril de 1912, huit musiciens jouent pour la dernière fois sur le pont d’un paquebot transatlantique. L’orchestre, composé d’un quintette et d’un trio, avait été embauché pour le voyage inaugural du plus grand bateau de croisière jamais construit. Le Titanic fut baptisé « l’insubmersible » par une presse impressionnée par les techniques de pointe employées lors de sa construction. Cependant, le paquebot heurta un iceberg et coula. Deux-tiers des voyageurs et de l’équipage se noyèrent dans les eaux glaciales de l’Océan Atlantique.
Jusqu’au dernier moment, le célèbre orchestre continua à jouer. Entre valses joyeuses et morceaux intimes amenant l’auditoire à faire la paix avec le sort qui les attendait, les musiciens auraient contribué à prévenir la panique à bord. D’autres témoignages soulignèrent que leurs notes créèrent un faux sentiment de sécurité qui aurait poussé les gens à ne pas quitter le navire à temps. Quoi qu’il en soit, les huit musiciens, tous morts lors du naufrage, sont entrés dans la légende, exemples sanctifiés d’un héroïsme presque surréel.
Sous les averses si caractéristiques de l’Écosse, des centaines d’experts et de délégués de tous les États du monde se sont réunis début novembre 2021 à l’occasion du vingt-sixième sommet sur le changement climatique organisé par les Nations-Unis. Baptisé COP26, c’était loin d’être un voyage inaugural et de nombreux orchestres furent déjà embauchés pour accompagner les péripéties de l’industrialisme lors de son naufrage annoncé. Depuis 1992, début de ces conférences quasi annuelles, les valses et les symphonies, toujours grandioses, jouent les airs de transition écologique, croissance durable, développement vert, économie dématérialisée. Surtout pas de panique. Mais aujourd’hui, il semble que même les meilleurs musiciens ne sauraient plus masquer que le glas a sonné… Difficile de ne pas prendre les larmes et la voix brisée du président de la conférence, qui s’est excusé lors de la séance finale pour le résultat lamentable – aucun accord permettant aux adeptes de la politique de croire à une réduction sensible des émissions de gaz à effet de serre qui réchauffent le climat n’a été conclu – comme les signes d’une renonciation, d’une acceptation du destin devenu inexorable. Mêmes les plus optimistes quant aux possibilités de l’industrialisme à réaliser un changement de peau qui ne soit pas juste caméléonesque reconnaissent désormais qu’il sera impossible de garder le réchauffement climatique sous les 1,5 degrés. Depuis les débuts de l’industrialisme, le réchauffement a été d’au moins 1,5 degré. Les changements climatiques ont été importants et se vérifient maintenant presque année après année.
Le changement climatique n’est donc pas un iceberg que la société industrielle pourrait heurter. Ce n’est pas une possibilité plus ou moins probable. C’est un fait. L’activité industrielle, la dévastation des forêts, l’empoisonnement des fleuves, l’intoxication de l’air a déséquilibré la biosphère au point d’engendrer des bouleversements, des basculements et des transformations presqu’impossibles à prévoir, à modéliser. Les améliorations techniques ou les technologies plus vertes n’y peuvent plus rien : ce n’est que de la musique pour nous amener à faire la paix avec le naufrage final que connaîtra cette civilisation désastreuse, animée par le culte de la croissance matérielle, de la domination, de l’exploitation du vivant, de l’accaparement… en somme, du pouvoir. Tout ce qui va encore accroître ce pouvoir (de nouvelles ressources énergétiques pour combler les pénuries de combustibles fossiles aux technologies augmentant encore plus la domination du vivant au nom d’une gestion écologique) ne fait qu’ajouter une nouvelle symphonie à l’œuvre accumulée déjà extrêmement déconcertante. Une bonne partie des enjeux se situent aujourd’hui en effet sur la question énergétique. Les « besoins » énergétiques de la société tout-numérique ne vont qu’accroître. Si aucune « décroissance » n’est politiquement ou économiquement possible en préservant les paradigmes actuels (exploitation, pouvoir, conquête), les enjeux pour les capitaines de cette société se situent alors non pas tellement dans la réduction des émissions, mais dans une addition des ressources énergétiques pour faire face au binôme menaçant de l’épuisement des ressources et de l’emballement climatique. Dans ce sens, une éventuelle relance du nucléaire est donc parfaitement mariable avec l’exploitation du vent, des marées, des cours d’eau, du soleil, de la chaleur géothermique etc. Si le naufrage est bel et bien en cours, rien n’empêche aux capitaines d’ordonner à l’équipage de jeter encore une dernière pellée de charbon dans les fours, d’augmenter la pression sur les chaudières à vapeur, de faire tourner les pompes pour évacuer l’eau qui submerge les compartiments.
Car de toutes parts, l’eau est en train de rentrer dans « l’insubmersible paquebot » qu’est notre civilisation. Chaque fuite multiplie la pression avec laquelle l’eau fait sauter les rivets, les soudures, les boulons qui maintiennent le navire à flot. L’été dernier [2021], les fumées des feux de forêts aux dimensions dantesques qui ravageaient la Sibérie ont pour la première fois atteint le Pôle Nord, mettant le feu à la mèche qui fera détonner la « bombe de carbone » capturé dans les glaces en train de fondre. Les tempêtes tropicales qui ravageaient avec une violence toute nouvelle les territoires proches de l’équateur annonçaient les sécheresses bibliques qui frappèrent d’autres régions quelques mois plus tard. Ce sont les rétroactions climatiques : les phénomènes par lesquels « un effet sur le climat agit en retour sur ses causes d’une manière qui peut le stabiliser ou au contraire l’amplifier ». Dans le cas de rétroactions négatives (tout phénomène qui, par exemple, contribue au réchauffement climatique), leur accumulation ou enchaînement peut mener à un emballement où les déséquilibres sont tels qu’ils marquent des points de non-retour et entrainent des modifications profondes du climat.
Monter sur le pont pour scruter l’horizon afin d’avertir les passagers sur la proximité d’icebergs, c’est refuser de comprendre que les points de non-retours ont déjà lacéré la coque de la société industrielle. La question n’est certes pas si il y aura un grand changement climatique, ni même de quel ordre il sera, la question est de sa- voir si nous sommes enfin prêts à résister aux sirènes de la musique qui prévient la panique, mais aussi la révolte. La question, ce n’est pas de savoir combien de places il y a dans les bateaux de sauvetage, ni d’invoquer l’arrivée prochaine du Carpathia pour un sauvetage en attendant le prochain naufrage. A l’heure où le glas a sonné, que les horizons sont bouchés, et que le débat tourne autour des préférences pour tel ou tel prétendu sauvetage (énergies renouvelables, géo-ingénierie, artificialisation ultérieure de l’agriculture, projets aussi pharaoniques que totalitaires pour « restaurer le climat »,…), la liberté réside chez celles et ceux qui œuvrent à faire couler le navire avant qu’il intoxique tout l’océan avec son carburant, tout l’air avec ses fumées vicieuses, tout univers mental avec le bruit de ses machines et les notes de ses symphonies de distraction. Cette liberté ne peut pas être porteuse de lendemains qui chantent, des ciels bleus sans nuages, de programmes d’un bien-être garanti. Elle ne peut que devenir ce qu’elle est : sauvage et belle, courageuse et douce, capable d’envoyer le navire et ses capitaines au fond de l’abîme. Elle est sans regret et ne viendra à la rescousse d’aucun nostalgique du pouvoir, qu’il soit aspirant-chef ou citoyen confiant en l’État. Alors, rompre les rangs, c’est maintenant. Le chant du cygne a commencé.

Caracremada. Sur les sentiers de la guérilla en Espagne (1945-1963)

La vie de celles et ceux qui luttent pour l’anarchie est difficile à raconter. Vouées à l’action, leurs vies se déroulent aussi discrètement qu’elles sont vécues pleinement. La vie de Ramón Vila Capdevila, dit Caracremada, fait partie de ces parcours souterrains.

S’engageant d’abord dans les groupes d’action armée nées au sein de la guerre sociale dans l’Espagne des années 20, Ramón connut ensuite les joies et les amertumes d’une vaste révolution sociale. Exilé en France après la victoire des franquistes, il rejoignit le maquis contre l’occupant nazi. Puis il reprit la lutte clandestine contre le régime militaire en Espagne : incursions pour amener des armes et du matériel, sabotages de pylônes de haute tension, d’usines et de voies ferroviaires, soutien logistique aux groupes de guérilla urbaine, expropriations pour financer la lutte. Ce fut une vie dure et intense au rythme des saisons dans les forêts et les montagnes de la Catalogne. D’une endurance exceptionnelle et d’une force de caractère hors du commun, Ramón sut prolonger les hostilités pendant des décennies. Agissant souvent seul ou en petit groupe, Caracremada arpenta les montagnes jusqu’à son dernier souper.

Format 19x13cm – Couverture sérigraphiée
212 pages – 8 euro

Franchir le seuil (Alfredo M. Bonanno)

« Le problème de la qualité n’est pas une question philosophique, il relève de la vie et, partant de là et du fourmillement sauvage de tourments urticants qui l’accompagne, il trouve ensuite une systématisation et un apaisement dans la réflexion. Vivre est donc un problème qualitatif. Quel sens aurait la vie en dehors de cette perspective ? Elle ne serait qu’une mort à crédit, le cheminement vers une chose considérée comme future, bien que déjà arrivée sans presque provoquer la moindre sensation. Celui qui reste immergé dans la quotidienneté du quantitatif, surmontant les uns après les autres les divers problèmes qui le font paraître vivant, celui-là est un fantôme qui s’ignore. »

Comment se retrouver au milieu de la tempête ? Voilà la question cruciale. Quels que soient les efforts qui nous faisons, nous sommes toujours en approche, nous nous approchons. Le véritable saut est trop traumatique pour en parler. Nous sommes persuadés que la vérité dont nous sommes fermement convaincus jettera sa lumière sur le chemin. Les illusions tardent à mourir.

180 pages // 5 euros

Sommaire
Avant-propos
Franchissement et dépassement
Individualisme et communisme : une réalite et deux faux problèmes
Contribution à une lecture critique de l’Unique
Max Stirner : le philosophe de l’Unique
Une pensée sauvage