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Vers le néant créateur (Renzo Novatore)

Aube et crépuscule d’un iconoclaste

“Vous attendez la Révolution ! Soit ! La mienne a commencé depuis longtemps ! Quand vous serez prêts — mon dieu quelle longue attente ! — je n’éprouverai pas de dégoût à parcourir un bout du chemin avec vous !
Mais quand vous arrêteriez, je continuerai ma marche folle et triomphale vers la grande et sublime conquête du Néant ! Toute Société que vous construirez aura ses marges et dans les marges de toute Société rôderont les vagabonds héroïques et bohèmes aux pensées vierges et sauvages qu’ils ne savent vivre qu’en préparant toujours de nouvelles et formidables explosions rebelles!”

Abele Ricieri Ferrari (1890-1922), anarchiste, déserteur, expropriateur, incendiaire, dynamiteur, était en même temps Renzo Novatore, rêveur, iconoclaste, poète. Il empoigna son arme pour faire la guerre à la Société et sa plume pour écrire des paroles de feu et de lumière. Esprit vagabond, solitaire de l’idéal, le regard rivé vers l’infini, Novatore rêva à yeux ouverts et agit à main armée. Fiévreusement, intensément, résolument.

Parce que les fils de l’aurore doivent naître du sang.
Parce que les monstres des ténèbres doivent être tués par l’aube…
Parce que les nouveaux idéaux individuels doivent naître des tragédies sociales…

278 pages – 10 euros

Sommaire

Aube et crépuscule d’un iconoclaste
Pas la guerre, mais la révolution
Promesse
Dans la forêt
Les vagabonds de l’Esprit
L’anarchisme comme suprême philosophie de la vie
Cri rebelle
Vers l’ouragan
A pleines voiles
Notre morale
L’Individualisme Anarchiste dans la Révolution Sociale
Mon Héros
L’Expropriateur
Mon individualisme iconoclaste
Une vie
La marche tragique
Moi aussi, je suis nihiliste
Exaltons
Démolir
Le tempérament anarchiste dans le tourbillon de l’histoire
Paradoxes
Le rêve de mon enfance
Dans le règne des fantômes
Vers le néant créateur
Dans le tourbillon des polémiques
Drapeaux noirs
Les chants du midi
À propos de l’individualisme et de la rébellion
En défense de l’anarchisme héroïque et expropriateur
Ballade crépusculaire
Au deuxième anniversaire de la mort de Renzo Novatore (Severino Di Giovanni)

2.11.0.0

Détruisons le travail (Alfredo M. Bonanno)

“Parler de destruction du travail semble simple. Mais il n’y a rien de plus difficile que de parler de destruction. Parce qu’en nous tous, au fond de notre conscience, il y a la peur de l’avenir. Parlons clairement : révolutionnaires ou pas, il y a toujours la peur de l’avenir. Car la peur de l’avenir, c’est la peur de la mort, car la mort viendra évidemment à notre rencontre depuis l’avenir. Ils sont frère et sœur.”

Nous ne sommes pas intéressés par les préoccupations politiques de ceux qui considèrent le chômage comme un danger pour l’ordre et la démocratie. Nous ne sommes pas non plus concernés par la nostalgie du manque de professionnalisme. Nous sommes encore moins enthousiasmés par les réformateurs du travail à la chaîne ou du travail intellectuel régi par la planification industrielle avancée. De même, nous ne sommes pas concernés par l’abolition du travail ou sa réduction à un minimum tolérable dans une vie ainsi imaginée pleine et heureuse. Derrière tout cela il y a toujours les griffes de ceux qui veulent organiser notre existence, penser pour nous ou nous suggérer poliment de penser comme eux.
Nous sommes pour la destruction du travail. Procédons dans l’ordre : notre position est totalement différente et c’est ce que nous tenterons d’expliquer.

Sommaire:
Avant-propos
Détruisons le travail
La destruction du travail (transcription de deux conférences à Athènes en 2009)
S’il vous plaît, restons les pieds sur terre
Post-face

90 pages // 3 euros

À main armée (Alfredo M. Bonanno)

“Au fond, le problème est toujours celui-ci : personne ne nous fait des cadeaux, il n’existe pas de conditions faciles pour s’approprier les connaissances indispensables à l’action. penser l’arme seulement dans la dimension technique de son emploi, c’est une façon comme une autre de fuir le problème de fond de la connaissance critique, la mesure et la condition active de toute attaque contre l’ennemi de classe.

À main armée, c’est donc un problème de réflexion, un mouvement de la conscience, un moment, même extrêmement concentré dans le temps, où celui qui prend l’arme cherche à comprendre pourquoi il a choisi cette prothèse d’une violence et d’une agressivité particulières.”

Avril 2020 // 180 pages // 4 euros

Sommaire

Avant-propos
Clément Duval et le problème du vol
La fracture morale
Malatesta et le concept de la violence révolutionnaire
Alexandre Marius Jacob
L’ombre du justicier
Makhno et la question de l’organisation
Mourir innocents est plus enrageant
La bête insaisissable

 

Un extrait de l’avant-propos:

La véritable arme de l’homme, c’est la main.
L’homme est un animal que la nature a sélectionné avec une main qui a le pouce opposé aux autres doigts.
Un animal qui attrape, qui veut prendre, avoir du solide en main, faire sien.
L’arme, dans sa signification essentielle, est donc la prothèse qui augmente la capacité active de la main. En grec, « prothèse » signifie l’acte de mettre en avant. Quand on y pense bien, depuis les flèches dont les pointes étaient faites de morceaux de silex appointés, utilisées par nos lointains prédécesseurs, jusqu’aux armes sophistiquées d’aujourd’hui qui frappent à distance et multiplient par milliers la cible unique d’antan, le fil du développement technologique est unitaire et ininterrompu.
Se servir d’une arme est facile. Aussi l’imbécile peut donc s’armer. Plus encore, dans la majorité des cas, derrière l’arme se trouve presque toujours un imbécile, ou au moins quelqu’un qui y est contraint le dos au mur.
La société produit une marginalisation constante, son mécanisme impitoyablement compétitif pousse vers l’extrême périphérie de la survie une énorme quantité de personnes.
Le manque de travail n’est qu’une partie du problème, souvent c’est un lieu commun et un alibi.
Celui qui n’a pas de travail, s’arrange de quelque façon, réduit ses prétentions, réduit à l’essentiel sa demande de biens, se construit une niche dans la société qui, dans ce cas-là, est même prête à venir à sa rescousse, à l’aider avec une quelconque allocation misérable, mais elle veut toujours d’abord s’assurer de sa disponibilité de rester dans les rangs.
Le travail peut aussi consister à prendre des armes. Pensez au militaire, au policier, au garde du corps, ce sont des métiers où l’usage des armes est institutionnalisé et où l’on prévoit même une prime de risque en plus du salaire de base.
Celui qui le matin endosse l’uniforme, n’importe quel uniforme, qui met son arme dans sa poche et prend sa mitraillette de service, ne s’encombre pas de la moindre réflexion, ce sont des mouvements conditionnés, son métier a fait taire tout réflexe moral que son geste pourrait encore avoir à la lumière d’une petite réflexion.
À main armée, c’est donc un problème de réflexion, un mouvement de la conscience, un moment, même extrêmement concentré dans le temps, où celui qui prend l’arme cherche à comprendre pourquoi il a choisi cette prothèse d’une violence et d’une agressivité particulières.
Revenant à la question des prothèses, il me semble évident que même dans le choix le plus argumenté, il peut encore rester un brin de stupidité. Il n’y a jamais de collocation nette dans ce genre de choses. Rien n’est blanc ou noir. La vie est nuance et modulation, y compris dans la stupidité.
J’ai connu des compagnons dont j’appréciais la disponibilité humaine et l’engagement révolutionnaire, qui manipulaient avec une voluptueuse précision et une évidente satisfaction une arme, qui en caressaient l’acier brunâtre et lisse, qui en admiraient la structure et la puissance, un genre d’imbécillité plus répandu de ce que l’on pourrait croire, y compris parmi les compagnons.
Donc, entre la main qui serre l’arme et l’arme qui est serrée par la main, par la main qui l’accueille et la maîtrise, il doit y avoir un contact, une sorte de frontière psychologique, toujours présente dans la conscience de l’individu qui empoigne une arme, qui a décidé d’empoigner une arme.

Alfredo M. Bonanno

 

Anarchisme et insurrection (Alfredo M. Bonanno)

“Tirer le premier, le plus vite, est une vertu du Far West qui peut être utile à certains moments, mais il faut savoir utiliser sa tête avant, et utiliser sa tête signifie avoir un projet. L’anarchiste ne peut pas se contenter d’être un rebelle, il est un rebelle muni d’un projet. Il Va Donc devoir unir le cœur et le courage à la connaissance et l’ingéniosité de l’action. Ses décisions seront éclairées par le feu de la destruction, et alimentées dans le foyer permanent de l’analyse critique.”

Certains mythes qui continuent à hanter les révolutionnaires, doivent être démolis de toute urgence si nous ne voulons pas nous contenter de simplement chérir l’idée de la liberté. Ne craindre ni les ruines, ni le bouleversement total de l’existant, ne pas nous leurrer dans l’attente d’une prise de conscience généralisée ou d’une participation à des luttes enfermées dans la logique du pouvoir. C’est là que surgit la question de l’insurrection.

[Réédition de “Qui a peur de l’insurrection?“, ed. Tumult, 2012, épuisé]

mars 2020
176 pages – 4 euros

Voici l’avant-propos de l’éditeur

AVANT-PROPOS

Certes, la force subversive des désirs et des rêves ne peut pas être négligée. Personne ne peut souhaiter le bouleversement total de ce monde d’exploitation et de domination, simplement parce qu’il a faim. L’être humain et la liberté sont des choses bien plus complexes, qui ne peuvent se réduire à des questions d’estomac. Mais certains de ces mythes soutenus et nourris par l’histoire révolutionnaire, doivent être démolis de toute urgence si nous ne voulons pas nous contenter de chérir ces désirs, si nous voulons vraiment détruire l’existant. Ne craindre ni les ruines, ni la révolution sociale, ne pas nous leurrer dans l’attente d’une prise de conscience généralisée ou la participation à des luttes enfermées dans la logique du pouvoir. C’est là que surgit la question de l’insurrection : ces tentatives d’attaque contre le pouvoir, qui ne correspondent pas, pour autant, aux caractéristiques d’une véritable révolution sociale. Car attendre le « Grand Soir », attendre l’organisation des masses exploitées, attendre que la classe entière prenne conscience d’elle-même, nous éloigne plus que jamais de véritables perspectives pour lutter et attaquer.
Il n’est pas question ici, de prétendre qu’un certain nombre d’insurrections suffiraient à provoquer la grande subversion des rapports sociaux qu’est la révolution sociale ; l’histoire ne fonctionne pas avec des schémas additifs et une progression linéaire. Par contre, sans ruptures violentes, sans interruptions brutales de la reproduction des rôles sociaux de la domination, aucune transformation sociale n’est envisageable. Il s’agit alors de chercher, de comprendre et d’agir sur les terrains et dans les contextes qui nous permettent d’entrevoir la possibilité de telles ruptures. Il faut plus que de la bonne volonté ou de l’enthousiasme pour se préparer à l’insurrection, pour préparer l’insurrection. La question est complexe, sans cesse renouvelée, jamais résolue. Il s’agit d’appréhender un ensemble d’idées à approfondir, d’analyses à étendre, de méthodes à affiner ; bref, c’est une question de projectualité.
L’image idyllique et romantique de l’insurrection avec ses barricades, son peuple en armes, ses drapeaux et son ciel sans nuages relève bien sûr de ces mythes qu’il nous faut démolir. Les choses ne sont pas comme ça et ne le seront sans doute jamais plus. La conflictualité sociale est aujourd’hui confuse, mais parfois furieuse ; désespérée, mais parfois très destructrice ; diffuse, mais rattrapée en permanence par l’aliénation. Mais, c’est dans ce contexte, dans cet environnement toujours plus empoisonné, contrôlé et structuré par la domination et ses technologies, c’est avec cette population toujours plus aliénée et mutilée, toujours plus démunie de moyens d’expressions et de dialogue, qu’il nous faut élaborer ces projectualités insurrectionnelles. Et cela, sans aucune garantie de succès.
Mais chaque tentative a des conséquences qui vont bien au-delà du visible et palpable. Il ne s’agit pas d’entretenir un nouveau mythe, mais de promouvoir les expériences d’auto-organisation et d’attaque des individus qui s’insurgent contre le pouvoir, au-delà du temps et de l’espace de la domination — dans le cœur, le corps et le cerveau des gens. Seules ces expériences-là nous permettent d’espérer — ou mieux, de rendre possible — la pratique de la liberté.
Le projet insurrectionnel nous invite à nous débarrasser de l’un de ces grands mythes, qui réduirait la transformation sociale à une question quantitative. Le nombre suffirait à changer les choses et à transformer les rapports sociaux, la subversion serait une simple question de statistiques d’adhérents ou de dégâts occasionnés. Non, les choses ne sont pas comme cela, et elles ne l’ont jamais été. L’action révolutionnaire se situe dans un autre champ, celui de la qualité ; il s’agit de tendre vers des ruptures insurrectionnelles, qui feront surgir et pénétrer cette qualité dans la réalité de la domination. La critique explicite de la logique quantitative ne revient pas à prétendre que l’insurrection ne saurait être l’œuvre que de quelques poignées de révolutionnaires illuminés ; mais l’insurrection ne peut pas être envisagée comme un jeu de comptables, l’action minoritaire y joue un rôle déterminant. C’est pour cela aussi qu’aujourd’hui, les quelques poignées de révolutionnaires que nous sommes peuvent y réfléchir, s’y préparer et y contribuer.

* * *

Théorie et pratique ne peuvent pas être séparées, elles se confondent, s’influencent et se nourrissent réciproquement. Car la théorie ne peut pas avoir comme seul but de décrire la réalité, elle doit aussi être capable d’en tirer des perspectives, même provisoires et toujours incomplètes. Une perspective révolutionnaire ne peut jamais se résumer au simple résultat d’une somme de suppositions et de constats théoriques, elle rassemble toujours l’idée et l’action dans un ensemble plus ou moins cohérent. Les textes réunis dans ce livre sont nés justement de cette interaction. Il ne s’agit ni de modèles pour le futur, ni de recettes applicables à n’importe quelle situation, mais surtout de suggestions méthodologiques pour des compagnons qui veulent intervenir et contribuer à des ruptures insurrectionnelles. Le terme souvent vilipendé d’ « insurrectionalisme » renvoie donc tout simplement vers l’arsenal méthodologique dont disposent les anarchistes aujourd’hui pour contribuer à la création de conditions qui rendent l’insurrection possible. Les textes proposés ici constituent ainsi les fragments d’une recherche incessante s’efforçant d’analyser, de proposer, de critiquer cet arsenal. Cette recherche ne saurait se contenter ni de ce qui est, ni de réflexions théoriques déjà formulées, ni même d’expériences réalisées, elle doit continuer.
Les réflexions sur les méthodologies insurrectionnelles ne peuvent pas être séparées de l’élaboration d’un projet. Par projet, nous entendons l’ensemble toujours provisoire d’idées, d’analyses et de méthodes qui ciblent, qui sont projetés vers l’avenir. On ne peut certes pas prétendre que tous les anarchistes ont nécessairement un projet. Au contraire, les compagnons qui cherchent à élaborer un projet sont souvent une très petite minorité. Mais selon nous, c’est justement dans le projet que le faire peut devenir agir. L’élaboration et le développement d’un projet de lutte permet d’aller bien plus loin que la simple proclamation de notre anarchisme et les ondulations sur les vagues de la conflictualité sociale. Dire et expliquer que nous sommes anarchistes, que nous pensons ceci et cela sur tout et n’importe quoi ; se réunir dans un quelconque local, publier notre journal et assouvir notre indignation et notre colère de temps à autres sur une quelconque cible choisie au hasard, est très beau et peut-être parfois même agréable. Mais le développement de perspectives révolutionnaires et insurrectionnelles exige bien d’autres choses. Ces perspectives, aujourd’hui indispensables, ne peuvent naître que de projets de lutte, d’initiatives, si modestes qu’elles soient, qui cherchent à agir de façon cohérente sur la réalité de la domination.
On peut comprendre les réticences récurrentes face à de telles questions. De fait, nombre d’entre nous aimeraient que notre existence même, notre anarchisme, suffise, par la voie de l’exemple et de la prise de conscience, à subvertir les rapports de la domination. Lorsque les exploités ne nous « suivent » pas, nous voilà déçus à en devenir cyniques ; et si une partie d’entre eux s’enflamme, il nous est difficile de nous reconnaître dans leurs motivations supposées et nous nous sentons démunis face aux possibilités. Les réflexions proposées dans ce livre pourraient offrir quelques pistes pour sortir de ces impasses. Trouver des bases plus solides pour affronter la domination, mettre sur pied un projet de lutte, prendre l’initiative, même si les conditions sont loin d’être idéales, penser la révolte et l’insurrection dans des termes moins habituels… autant de suggestions pour trouver des angles d’attaque sur nos parcours. Car si l’on convient que tout ne peut pas dépendre de la bonne volonté, des bonnes intentions, de la spontanéité et des conditions historiques, certaines pistes de réflexion peuvent nous aider à construire quelques repères dans la mêlée. Et nous espérons alors que ceux qui, sur leurs parcours de développement d’idées et de révolte, ressentent le besoin et le désir de plus d’approfondissement, d’une compréhension plus précise des méthodes anarchistes pour engager la lutte, trouveront un intérêt à ces considérations.

* * *

A la fin des années 70, il devient clair, du moins en Italie mais aussi dans d’autres pays, que le soi-disant « deuxième assaut prolétaire au ciel » touche à sa fin. Tandis que l’Etat invite et incite de nombreux révolutionnaires à déposer les armes, avec des milliers de prisonniers comme monnaie d’échange, les restructurations au sein de la domination endiguent toujours plus la conflictualité sociale diffuse. Dans ces temps de reflux, certains compagnons anarchistes tentent d’élaborer de nouvelles perspectives combatives qui ne suivent pas le compromis démocratique, la « fin déclarée de la guerre contre l’Etat », la fin supposée « de la possibilité de lutte radicale ». Mais cette possibilité de nouvelles perspectives exige aussi un retour critique sur les années précédentes. Tandis que de nombreuses personnes tentent de se servir de la « défaite » des fractions armées pour enterrer toute possibilité de lutte radicale, d’autres essayent, dans une revue comme Anarchismo et ensuite, dans un journal comme Provocazione, de formuler une critique de la logique du parti armé sans balayer la nécessité de l’attaque destructrice. Des expériences sont faites avec des luttes « à la périphérie » : des luttes contre un aspect concret de la domination, sans perdre de vue la totalité des idées révolutionnaires, sans sombrer dans la politique, des luttes à caractère insurrectionnel. Dans certaines de ces luttes2, on expérimente le développement de propositions organisationnelles avec tous ceux qui veulent lutter sur une base d’auto-organisation, d’attaque et de conflictualité permanente ; dans d’autres cas, l’accent est mis davantage sur la possibilité d’attaques modestes et facilement reproductibles contre les structures diffuses et périphériques de la domination.
Le projet insurrectionnel partait donc, dans son développement permanent aussi bien sur un plan plus théorique que plus pratique, d’une critique des expériences passées et d’analyses des nouvelles formes de la domination. Au lieu de penser la lutte comme un affrontement symétrique, où deux blocs bien délimités s’opposent et où la logique quantitative domine, on approfondissait le concept de structures informelles n’ayant pas pour but de représenter toujours plus d’exploités ni de réunir un maximum d’anarchistes et de révolutionnaires autour d’un programme, mais mettant l’accent sur la qualité de l’affrontement avec la domination, sur des ruptures, fussent-elles temporaires et limitées, avec l’espace/temps de la domination. Face aux « organisations anarchistes de synthèse », comme des fédérations, qui fonctionnent autour d’une déclaration de principes et de congrès périodiques, on proposait d’ancrer les aspects organisationnels directement dans la lutte en cours. Au lieu de grandes structures, on proposait de s’organiser sur une base affinitaire, en petits groupes agiles, avec un parcours autonome en pensées et en actes, qui pouvaient donner lieu, autour d’un projet spécifique de lutte, à une coordination ou une organisation informelle.
Mais la question ne concerne pas seulement « l’intérieur » du mouvement anarchiste, mais aussi la façon dont les anarchistes peuvent développer des luttes avec d’autres exploités. En ce sens, des expériences ont été faites, d’une qualité autre que celle des modèles précédents, comme l’anarchosyndicalisme ou les fédérations : la formation et la construction de structures de base insurrectionnelles, vouées à la destruction d’un aspect concret de la domination. Structures dont on n’attend pas qu’elles se perpétuent dans le temps, qui ne sont pas orientées vers la défense des intérêts d’un certain groupe social ou d’une classe, mais qui sont des propositions organisationnelles pour passer à l’attaque. Quoique ces structures aient évidemment un aspect quantitatif, elles sont dans un certain sens peut-être plus des points de référence pour une certaine lutte, des points de référence pour une certaine façon de concevoir la lutte.

* * *

Appelons un chat un chat. Malgré de nombreuses années de développement et d’approfondissement du projet insurrectionnel, bien des compagnons en ont fait une caricature pour plus facilement prendre leurs distances. D’autres sont entrés en contact avec certaines idées et pratiques et ont décidé que « l’insurrectionnalisme » était la voie à suivre parce que ses formes sont radicales et qu’on y refuse le compromis et la remise de l’attaque. Sans vouloir prétendre qu’il n’existerait qu’une interprétation à respecter, de nombreuses incohérences et approximations nous sautent aux yeux. L’affinité est considérée comme identité, c’est-à-dire, la fusion complète entre l’un et l’autre, produisant inévitablement de l’idéologie, ou sinon comme autre mot pour sympathique, générant plutôt un milieu libertaire avec ses écueils que des groupes affinitaires anarchistes. Le refus de l’attente est confondu avec un refus de réfléchir sur les perspectives et l’élaboration de projets. L’organisation informelle est confondue avec des simulacres des organisations combattantes du passé avec leur série de sigles et de communiqués. Mais il ne sert à rien de crier pour des sourds.
Face à la confusion consciente ou inconsciente, un livre ne peut pas faire grand-chose, à part proposer d’autres pistes, d’autres angles de réflexions. Peu d’individus sont en effet capables de se regarder eux-mêmes droit dans les yeux et de soumettre leurs propres suppositions et pratiques à une analyse critique, et encore moins leurs a priori tellement confortables. Quelle meilleure justification pour l’éternelle répétition de la même chanson ? Publier un livre comme celui-ci n’a pas d’autre intention que de contribuer à ouvrir des espaces de débat et de discussion.
Certains compagnons ont exprimé leur préoccupation que ce livre puisse être pris comme une sorte de manuel, un livre de recettes pour dépasser leurs propres limites et insatisfactions. S’il est vrai que ces textes sont des fragments d’un parcours de recherche et se retrouvent réunis aujourd’hui dans un seul livre, nous comptons davantage sur l’esprit critique de ceux qui y chercheront des pistes pour approfondir leurs idées et en découvrir d’autres ; pour démolir les lieux-communs qui tendent à remplacer l’effort de réflexion individuelle. Il est aisé d’imaginer que le langage utilisé dans certains textes, plus ou moins courant à une époque, ne facilite pas forcément la compréhension, voire risque de provoquer un rejet préalable. Nous ne pouvons qu’espérer que chacun sache franchir ces éventuels obstacles pour creuser le fond. Les mots ne suffiront jamais à exprimer la vie et les pensées. Il faut chercher au-delà, et pour cela, un effort est indispensable.
Dans la recherche des façons d’intervenir dans la réalité de la conflictualité, nous ne pouvons nous contenter ni de modèles ou de recettes, ni des idéaux hérités des classiques de la subversion. Au-delà de la nécessité « d’étude permanente » sur tous les aspects de l’être et de la vie humaine, des capacités techniques et des instruments analytiques ; au-delà des approfondissements de nos idées et des visions de l’anarchie, l’approfondissement de l’anarchisme est nécessaire. L’anarchisme, compris comme la recherche théorique et pratique de méthodes, de perspectives et de manières pour avancer vers l’anarchie. Dans cette recherche, le projet et les méthodes insurrectionnels nous semblent ouvrir quelques chemins qui pourraient bien se révéler beaucoup plus adéquats à la réalité actuelle que d’autres méthodes. Cette intuition nous a poussés à publier ce recueil de textes. Cette même intuition qui nous pousse incessamment à explorer ces chemins, à les analyser et à les approfondir.

 

Un anarchisme hors norme (André Prudhommeaux)

“Nous croyons, pour notre part, que si l’anarchie effraye, c’est qu’elle est réellement effrayante, comme solution actuelle, pour des esprits dressés à la paresse mentale et à la servilité.
Tant qu’elle se présente comme utopie, comme jeu gratuit de l’esprit forgeant une hypothèse, notre doctrine conserve des sympathies souriantes, parfois un peu inquiètes ; mais, que sonne l’heure de la mise en pratique, et les plus fanatiques défenseurs de l’idée en paroles pâlissent devant sa réalisation.
Disons-le donc sans ambages : la perspective de vivre sans chef, sans dieu, sans patron, et sans juge, dans la pleine responsabilité d’adultes émancipés, loin de la paternelle autorité des lois, loin de la paternelle image d’un exemple à suivre — c’est là précisément, et non pas ailleurs, qu’il faut chercher ce qui cause toute la réprobation attachée à l’Anarchie.”

(A.P., Anarchie ou succédané ?, 1947)

Toute sa vie, André Prudhommeaux (1902-1968), anarchiste « inclassable » et toujours réfractaire envers les troupeaux, œuvrera pour la révolution sociale, seul chemin vers la réalisation de l’idéal anarchiste. De son adieu à la doctrine marxiste à la critique de la technocratie, de son rejet de l’idéologie à son effort constant pour approfondir la pensée anarchiste, de sa méfiance envers les organisations de masse (y compris libertaires) à l’intransigeance contre tout opportunisme, sa conception de la liberté partira toujours de l’individu et du combat permanent contre toute oppression et exploitation. Cela l’amènera à défendre l’incendiaire du Reichstag et à critiquer durement les fossoyeurs de la révolution espagnole, à s’opposer à toute centralisation dans le mouvement anarchiste et à œuvrer inlassablement pour un renouveau permanent de l’anarchisme. Sa plume prolifique n’était pas vouée à caresser dans le sens du poil, mais à froisser les croyances et à secouer les consciences. Ce recueil de textes de sa main n’est rien d’autre qu’un appel précieux à « l’effort constant de la réflexion ».

422 pages, format 19×13 cm
10 euros

Les chaînes technologiques d’aujourd’hui et de demain

” Le diable s’est installé dans un nouveau domicile. Et quand bien même nous serions incapables de le faire sortir de son repaire du jour au lendemain, il nous faut au moins savoir où il se cache et où nous pouvons le débusquer, afin de ne pas le combattre dans un coin où il ne se réfugie plus depuis longtemps — et pour qu’il ne se paie pas notre tête dans la pièce d’à côté. ”

Cet essai cherche à survoler les domaines que la recherche se propose d’explorer dans les décennies à venir (nanotechnologies, biotechnologies, sciences cognitives, technologies de l’information) et de dresser la liste des avancées technologiques qui ont radicalement transformé le rapport à soi, aux autres et au monde ou qui s’annoncent. On pourrait dire qu’il est incomplet, mais son but n’est pas là. Il s’agit d’une incursion de reconnaissance sur le territoire de l’ennemi afin de disposer de quelques éléments supplémentaires pour orienter notre activité destructrice.

Sommaire
Avant-propos : une nouvelle cartographie pour l’attaque contre le pouvoir
Les chaînes technologiques d’aujourd’hui et de demain
Le labyrinthe technologique
Causes et conséquences
Du court-circuit en black-out social

122 pages (deuxième édition augmentée)
4 euros

Sur le fil du rasoir (Finimondo)

“Aller vers le rien créateur ne s’épuise pas dans l’acte de la négation, c’est un coucher de soleil qui précède l’aurore. Détruire ce monde à sens unique pour permettre la naissance d’une infinité de mondes.”

Voici un recueil de paroles d’ennemis de toute autorité, qui cherchent à naviguer sur les eaux tumultueuses de la guerre sociale en esquivant les marécages dans lesquels les subversifs risquent de s’embourber, en tentant d’anticiper les rochers sur lesquels la pensée et la pratique anarchistes pourraient s’échouer. Leur horizon ? Le défi que si ce monde court à sa perte, rien n’est perdu. Leur boussole ? Une inimitié intransigeante envers le pouvoir, y compris lorsqu’il se cache sous les habits du révolutionnaire. Et surtout, l’exigence éthique que l’idée et l’action vont de pair. Car pour que l’idée ne flétrisse pas, il faut l’action pour la revigorer ; pour que l’action ne tourne pas en rond, il faut l’idée pour l’enchanter.

Novembre 2019 // 136 pages
4 euros

Face à face avec l’ennemi. Severino di Giovanni et les anarchistes intransigeants

FACE À FACE AVEC L’ENNEMI
Severino Di Giovanni et les anarchistes intransigeants dans les années 1920-1930 en Amérique du Sud

560 pages – 13 x 19 cm
12 euros (8 pour distro)

Argentine, années 1920. Le vaste pays est en plein essor industriel et des milliers d’émigrés de partout débarquent dans le port de Buenos Aires. Ils y trouvent d’importantes agitations sociales, comme celle pour la libération des anarchistes Sacco et Vanzetti condamnés à mort, et un climat marqué par d’innombrables grèves, boycotts, sabotages et émeutes. C’est là qu’un anarchisme intransigeant va naître et faire violemment irruption dans la rue. En dehors des vastes organisations libertaires établies depuis des décennies, des anarchistes vont empoigner la plume pour appeler à l’action et le revolver pour vider les coffres des banques. Ils vont mettre la main à la mèche pour faire résonner la voix de la dynamite et à la pelle pour creuser des tunnels afin de libérer leurs compagnons incarcérés. Ils se tacheront les mains d’encre pour éditer des livres et mélangeront les acides pour faire sauter les socles de la société. Ils tireront à bout portant sur les tortionnaires et rejoindront, le journal et la marmite explosive dans le sac, les grèves et les agitations de rue. Mais surtout, ils vont réunir l’idée et l’action, la conscience et l’attaque, le cœur vibrant et la main décidée dans un formidable assaut contre la société autoritaire et capitaliste.

En suivant les traces de l’un d’entre eux, Severino Di Giovanni, ce livre fait revivre les parcours de dizaines d’anarchistes qui se sont battus jusqu’à leur dernier souffle contre tout ce qui représente le pouvoir, pour la liberté et l’anarchie.

Voici l’avant-propos du livre :

« J’ai beaucoup d’amour pour notre cause et je suis capable de tout pour la favoriser », écrivait Severino Di Giovanni quelques mois avant d’être fusillé dans une lettre à un autre compagnon. Son amour pour l’idéal anarchiste n’était pas platonique : c’étaient ses palpitations ardentes qui allaient le pousser à monter aux sommets rebelles de la pensée et de l’action. L’anarchisme n’est pas uniquement l’action, comme il n’est pas uniquement la pensée : il rejoint les deux aspects dans une grande accolade passionnée. En bonne compagnie, Severino est allé jusqu’au bout de son amour. Certains de ses compagnons sont morts sous les balles des sbires, d’autres ont passé de longues années derrière les barreaux ; quelques-uns sont partis en exil pour échapper à la répression, d’autres ont pu continuer à frayer sur place, dans les méandres de la guerre sociale, leurs chemins de combattants pour l’idéal.

Si leur champ d’action principal était l’Argentine et le côté uruguayen de la Río de la Plata, les anarchistes qui se sont retrouvés là dans les années 1920-1930 venaient de partout. Beaucoup avaient fui la réaction fasciste en Italie, d’autres la répression impitoyable en Espagne, d’autres encore, comme des milliers d’émigrés, étaient venus attirés par une fausse promesse de bonheur. Certains avaient déjà été expulsés à cause de leurs activités subversives aux États-Unis, mais pas mal d’entre eux étaient nés au bord de la Río de la Plata, dans la pampa argentine ou au pied des Andes. Et les circonstances dans lesquelles ils allaient rêver et agir étaient tout sauf pacifiées. L’industrie argentine était en plein essor, attirant de nombreux investissements de capitaux étrangers. Les conflits ouvriers et paysans étaient rythmés de grèves, d’attentats, d’émeutes, et souvent réprimés dans le sang. La plus grande fédération ouvrière du pays, la FORA (Federación Obrera Regional Argentina), était d’orientation anarcho-syndicaliste et était forte d’une longue tradition de lutte. Son journal, La Protesta, était le seul quotidien anarchiste au monde. Mais de nombreux autres groupements, unions, cercles et groupes anarchistes existaient en dehors de la grande organisation. Ils n’en partageaient pas les tendances centralisatrices, et rejetaient l’attitude de pompiers que certains de ses dirigeants adoptaient régulièrement. Il y avait par exemple des syndicats autonomes radicaux des boulangers, des cheminots, des dockers, des peintres, des mécaniciens, des taxis ou des maçons. Un autre grand journal, La Antorcha, hebdomadaire celui-là, existait et œuvrait dans un sens plus spécifiquement anarchiste, mais plein d’autres journaux et feuilles plus petits étaient édités dans nombre de villes et de régions du vaste pays. En plus, il y avait de nombreux cercles d’anarchistes immigrés, se regroupant plutôt par région ou pays d’origine.

La deuxième moitié de la décennie 1920 sont des années marquées par un mouvement massif de solidarité internationale pour arracher Sacco et Vanzetti à la chaise électrique, la montée du fascisme et de régimes totalitaires en Europe, et une accentuation de l’exploitation capitaliste partout dans le monde avant la Grande Dépression des années 30. Et au bord de la Río de la Plata, Severino Di Giovanni et ses compagnons allaient donner vie à un anarchisme intransigeant. Intransigeant quant aux idées, refusant de confondre l’anarchisme avec une sorte de syndicalisme radical, avec une version plus dure que le socialisme politique ou encore avec un antifascisme démocratique. Intransigeant aussi quant à l’agir : leur idéal n’était pas uniquement une vision du monde, une philosophie de vie, une perspective de transformation sociale, c’était aussi une déclaration de guerre à toute autorité, à tous ceux qui représentent et défendent l’autorité. Et dans cette guerre, il n’y allait pas y avoir de trêve possible.

Ces anarchistes s’organisaient dans différents cercles et groupes qui se liaient entre eux pour s’entre-aider, partager une logistique clandestine ou élaborer de plus vastes projets d’attaque. Ils considéraient la lutte anarchiste comme un tout. L’agitation peut se faire par les journaux, les tracts, les perturbations, et aussi par des coups de feu et des bombes. La révolution est la voie par laquelle passer pour abattre l’hydre étatique, les sangsues capitalistes et la société autoritaire, mais elle n’est pas un coup de tonnerre par ciel clair : elle est suggérée, préparée, encouragée et précipitée par les actions des minorités agissantes et les tentatives insurrectionnelles. Et c’est par amour pour l’anarchisme que ces réfractaires à tout ordre allaient exproprier des banques pour soutenir les anarchistes emprisonnés et financer l’édition de journaux et de livres. C’est par ce même amour qu’ils allaient abattre le tortionnaire et participer de façon explosive à des grèves générales. C’est encore par ce même amour qu’ils allaient faire tout leur possible pour libérer les leurs et critiquer durement les pontifes et leurs suiveurs qui préféraient les bêlements de moutons d’un grand mouvement organisé et dirigé au fracas de bataille des poignées disparates et des mêlées émeutières.

Leur point de départ était l’individu et sa rébellion, et non une quelconque catégorie sociale ou une organisation de masse. C’est tout naturellement qu’ils s’organisaient au gré de leurs affinités et connaissances plutôt que par adhésion formelle à un programme. S’ils employaient l’expression « anarchisme autonome », c’était pour souligner leur indépendance vis-à-vis des organisations syndicales (y compris de tendance libertaire) ou des organisations de synthèse (y compris anarchistes). S’ils se dénommaient volontiers « anarchistes expropriateurs », c’était pour marquer leur différence avec ceux qui subordonnaient leurs activités aux prescriptions du code pénal. Ils tendaient vers la qualité dans tout ce qu’ils faisaient : le combat pour les idées comme un chant de la vie. Pour eux, l’anarchisme, c’était aussi la beauté, la joie, la sensibilité, la compagnie de complices, la générosité, le courage… autrement dit, la montée des sommets. Ce n’est pas pour rien que l’on peut trouver dans les pages de Culmine ou d’Anarchia, journaux édités par Severino et ses compagnons, non seulement des appels à l’action, des apologies d’attaques, des articles d’agitation et d’analyse sociale, mais aussi des poèmes, des extraits littéraires, des textes historiques et philosophiques, des variations sur l’amour libre et des recensions artistiques. Car quand la vie brûle, elle veut tout dévorer. Elle dit oui à toutes les possibilités, elle affirme fièrement la volonté individuelle.

Sans surprise, les journalistes et les puissants ont traité Severino et ses compagnons de « terroristes » et de « bandits ». De l’autre versant, certains anarchistes de l’époque les ont qualifiés de « provocateurs » et de « fascistes ». Ne se limitant pas à mener une campagne systématique dans leur journal La Protesta contre « l’anarcho-banditisme » qui causait tant de remous dans les eaux stagnantes du « mouvement officiel », ils y rajoutaient des calomnies et des infamies, en particulier contre Di Giovanni. L’histoire de l’anarchisme est pleine de débats et de polémiques, parfois très durs et virulents comme celui-ci en Argentine à la fin des années 1920, et cela constitue quelque part aussi sa richesse. Si des principes de refus de toute autorité, sous toutes ses formes, sont au cœur du mouvement anarchiste, et qu’il exprime une tension vers la libération de tout joug, il bat au rythme des discussions et des divergences sur les méthodes de lutte, les perspectives de transformation sociale, les formes organisationnelles. Il ne s’agit donc certes pas d’avoir peur du débat (même dur) qui tranche, ou de craindre la polémique qui divise (au sens d’une exposition croisée de deux ou plusieurs points de vue nettement différents). Si les idées nous tiennent à cœur, il y a aussi à les chérir et les défendre, quitte à s’embrouiller possiblement avec d’autres. Par contre, la calomnie et l’infamie sont des armes qui ont blessé plus grièvement que les balles de l’ennemi. Ces procédés sont souvent employés, hier comme aujourd’hui, par ceux qui veulent exercer une hégémonie sur le mouvement, qui ne supportent pas que certains décident de courir, y compris dans tous les sens, plutôt que de suivre la marche lente (« du mouvement », « de l’histoire », « des contradictions sociales », etc.) et par les renégats qui n’ont même pas la dignité d’assumer leur renonciation à l’anarchisme qu’ils avaient peut-être embrassé un jour, mais qui leur est devenu trop lourd et exigeant.

Si l’histoire de cet anarchisme intransigeant de la Río de la Plata est largement méconnue, cela doit probablement avoir quelque chose à faire avec son contenu perturbant, ses gestes éclatants, son ardeur qui pousse à aller audacieusement au-delà des codes établis (y compris du « mouvement »). Comble d’ironie, c’est au final un journaliste démocrate libertaire et optimiste de l’être, qui se dédiera à la fin des années 70 à une grande recherche dans les archives pour déterrer l’histoire des « anarchistes expropriateurs ». Son livre fut interdit et brûlé par les militaires argentins au pouvoir, ce qui n’a pas empêché sa diffusion ultérieure et sa traduction en d’autres langues (parfois subventionnée par l’État argentin). Depuis, quelques autres essais, tous très lacunaires, ont été publiés, mais à l’instar du livre de celui qui qualifiait Di Giovanni comme « l’idéaliste de la violence », aucun n’a réussi ou cherché à reconstruire les différents parcours de ces dizaines d’anarchistes expropriateurs en Argentine et Uruguay, et encore moins à fournir les éléments pour situer, comprendre et dialoguer avec leur anarchisme intransigeant, basé sur l’autonomie de l’individu et des groupes, la coordination des efforts, l’action minoritaire, la solidarité.

Ces anarchistes, exhumés en dépit de l’oubli intéressé que leur vouaient les révolutionnaires au cortex cérébral en carton, arrachés aux intérêts académiques désireux de les confiner entre la mythopoïèse et la réduction de leurs parcours à une simple exaltation de la violence anarchiste. Soustraits à l’œuvre honteuse des incrédules, qui pensaient Severino incapable d’aimer mais publient pourtant ses lettres d’amour à sa jeune amante ; des médiocres, qui ne comprendront jamais les sentiments de celui qui répugne à une vie en chaînes parce qu’il aime trop le courage de les détruire. « Ce qui nous motive, c’est exclusivement le grand amour pour nos choses, » écrivait Severino à un compagnon. L’attention insidieuse qui leur a été dédié jusqu’aujourd’hui est bien au-dessous des aspirations qu’animaient ces compagnons. Nous proposons en français cet œuvre qui leur donnera enfin une place digne et cohérente dans notre patrimoine anarchiste.

Mais un avertissement est tout de même de mise. Ceux qui s’attendent à une lecture limpide et lisse seront déçus. Ceux qui aimeraient lire un roman d’aventures à défaut de vivre leur propre aventure feraient mieux de le mettre tout de suite de côté. Car ce livre, l’anarchisme dont il parle, ne se prête pas à une digestion facile. Si les appels sont fougueux, le sang coule souvent. Si l’amour pour l’anarchie est infini, l’ardeur pour le vivifier peut être implacable. Si la conviction et le courage poussent à aller vers les sommets, les chutes sont aussi abruptes que brutales.

On pourrait se poser la question. Que reste-t-il encore aujourd’hui d’un tel anarchisme fougueux et passionné ? Restent-ils encore aujourd’hui des compagnons et compagnonnes qui se jettent à corps perdu dans leur bataille, qui agissent en fonction de leurs possibilités, qui s’en donnent les moyens et sont prêts à faire des efforts pour aller au-delà de ces possibilités ? Qui embrassent l’action et la pensée, mélangeant la chimie explosive aux détonations de la poésie viscérale ? La rose qui a fleuri dans cette décennie-là au bord de la Río de la Plata était un anarchisme qui réunissait dans une grande accolade tous les aspects de la guerre contre l’autorité. Se dédier avec la même ardeur à l’édition d’un journal qu’à l’expropriation d’une banque, à la diffusion d’une parole anarchiste parmi les grévistes qu’au dynamitage d’un consulat, à la paralysie du transport ferroviaire qu’à la constitution d’une imprimerie, à l’amour pour les complices qu’à la destruction des institutions : voilà une accolade qui embrasse la vie tout entière.

Si ce dont il est question dans ce livre n’est pas une relique du passé, un récit appartenant à une époque morte et enterrée, mais quelque part aussi une suggestion actuelle pour tous, c’est à l’individu rebelle qu’il revient de relever le défi, et d’entreprendre à son tour la montée vers les sommets de la pensée et de l’action.

La Russie souterraine. Esquisses du mouvement révolutionnaire russe (1860-1880) (Stepniak)

Le révolutionnaire russe Sergueï Kravtchinski, Stepniak, avait un objectif clair à l’esprit en publiant en 1892 le livre « La Russie souterraine ». Il voulait faire parvenir au monde une esquisse intime du combat acharné que les révolutionnaires russes étaient en train de mener contre le régime du tsar et du capital.

Dans ce livre, Stepniak aborde les idées portées au sein du mouvement révolutionnaire russe de l’époque en dressant des portraits de ses compagnonnes et compagnons et en racontant certaines épisodes qui caractérisaient leur lutte clandestine comme des évasions, des réseaux de soutien et de solidarité, des attentats à l’explosif et des assassinats visant les responsables du régime. À travers son implication directe dans ce mouvement et sa vaste connaissance du combat, il jette une lumière radieuse sur les motivations et les activités des nihilistes et des social-révolutionnaires russes. En même temps, le livre ne manque pas de soulever des questionnements qui intéresseront encore aujourd’hui tout individu dont le cœur palpite au rythme de la lutte contre l’oppression et l’exploitation.

« Le révolutionnaire s’est juré d’être libre. Il le sera au défi de tout. »

258 pages – 8 euros

 

Sabaté. Guérilla urbaine en Espagne (1945-1960) (Antonio Telléz Solá)

Après que l’insurrection révolutionnaire de 1936 ait été étouffée dans une guerre civile, les troupes franquistes prennent possession de l’ensemble du territoire espagnol en 1939. Afin d’échapper à cette réaction meurtrière, de nombreux rebelles prennent le chemin de l’exil forcé ou de la clandestinité. Envers et contre tout, des groupes d’action et de guérilla décident alors de relancer la lutte subversive contre un ennemi implacable.

À travers le récit de la vie de Francisco Llopart Sabaté, un de ceux qui empoignera les armes pour tenter d’abattre le nouveau régime, c’est le portrait de toute une génération de combattants anarchistes qui est dressé ici. Sabaté fut de ces hommes et femmes qui mirent leurs vies en jeu au cours d’un long combat courageux contre la dictature de Franco, pour la liberté et la révolution sociale.

130 x 190 mm – Couverture sérigraphiée – 400 pages
10 euros